« Les fées ont été inventées pour répondre au saccage. Sur les champs de mines, il faut une consolation immédiate, prière, souvenir, appel, sans quoi on meurt, non pas tout de suite ( puisqu’on a survécu ) mais après… »*
C’est une histoire différente ici de celle où l’on retrouve ces mots ci-dessus.
Mais dans « Vacarmes contenus » le recueil d’Emmanuelle Rabu, c’est peut-être la mémoire, la matière et le bruit des rails, qui sauvent du saccage. C’est peut-être le grand-père disparu et pourtant présent, qui est consolation immédiate. Et c’est peut-être aussi le contrôleur imaginaire qui pose la main sur son épaule.
Cinq mots, une gifle. C’est par là que Jane Sautière entre dans son livre et c’est par là qu’elle nous fait entrer, nous, dans le sien.
Elle ajoute aussi :
« Ceci est le récit de la présence d’exilés en Europe, dans une grande ville riche d’un pays riche, Paris. Il est possible que ce soit pire ailleurs. Je ne sais pas. Je parle à partir de mes propres observations au fil des jours, subjectives.
Il s’agit d’un relevé des traces que les réfugiés laissent de leur passage, de leur empreinte, de leur ombre.
C’est sans doute le seul pouvoir de la littérature et la barque qui les contient encore… »
Jane Sautière, * De la terre des pleurs un grand vent s’éleva*
Un pays, ici, ce n’est pas une géographie : c’est une saison. L’été, précisément, celui qui revient chaque année à la même adresse, avec les mêmes odeurs, jusqu’au jour où il ne revient plus au même endroit.
Voilà le sujet du nouveau livre de Pierre Adrian.
On « entre » dans le roman, par le corps avant d’entrer par l’histoire. Le sel, le granit, le sable resté dans les draps, la main de la grand-mère sur la rampe.
C’est une mémoire sensorielle, pas une intrigue.
La grand-mère « meurt une nuit, comme on meurt souvent après une longue vie, dans cette heure d’ombre où tout bascule sans bruit »
Et avec elle s’en va ce qui tenait la famille, la maison.
La maison doit être vendue.
Une maturité soudaine prend la place de l’insouciance. Une génération cède la place à la suivante, une maison change de main, la vie continue ailleurs.
Pierre Adrian raconte ce portail qui se referme.
Il raconte comment les souvenirs vont reconstruire « 𝐿e pays des étés » dans chacun.
C’est tendre, poétique, mélancolique comme dans toute bascule du temps…
Quand on comprend qu’il sera impossible de revenir sur les mêmes lieux.
*Nous aussi*, d’Anne Godard est un livre sans prénoms, sans noms.
Personne ne dit « je ».
Un « on » collectif absorbe une famille de la bourgeoisie parisienne, indifférenciée jusqu’à l’os. Un « on » consanguin jusqu’au drame.
Le sang appelle la métaphore qui traverse tout le livre :
« On coagule, on se resserre pour que la plaie cesse de saigner »
Mais le caillot ne tient plus. Ce que le livre raconte, ce n’est pas l’explosion d’un « nous », c’est l’échec d’une coagulation, d’une plaie qui reste ouverte et qui continue de saigner…
Parce-que personne, jamais, n’a posé la question qui aurait pu la nommer…
Mais les murs épais ont craqué et le mot est « sorti »…
Magnifique, splendide de tenue, de floutage, de retenue et de douleur…
Et cette photo de couverture qui aimante et qui dérange…
« Sofia, une Roumaine installée depuis vingt ans en Espagne, s’apprête à regagner son pays au moment de la retraite. Pendant quelques jours, elle accueille son fils dans le camping où elle vit et travaille, et où elle se heurte chaque jour à une langue qui la trahit ; lui rappelle sans cesse qu’elle n’est qu’une étrangère de passage… Un endroit à la fois provisoire et profondément enraciné dans sa vie.
Ce roman sur l’exil ordinaire explore la manière dont on peut s’installer en un lieu sans jamais véritablement y appartenir. Et comment, au moment du départ, tout devient soudainement, et contre toute attente, irremplaçable.
Lavinia Braniște raconte, avec une sobriété bouleversante, la vie d’une femme suspendue entre deux pays où elle n’a plus vraiment de place. Camping dresse le portrait discret mais percutant de milliers d’existences invisibles, prises entre espoir d’ascension et brutalité du réel. »**
Et puis deux mots qui restent et resteront. Le premier, c’est le verbe être en espagnol, que Sofia utilisera dans sa tête selon le présent ou l’éphémère.
Et l’autre, c’est Volver… Volver comme revenir, repartir, rentrer…
Comme la chanson…
* Camping* de Lavinia Braniște, traduit du roumain par Sylvain Audet-Găinar,
Agnès Clancier a vu, elle a même fouillé dans les « repentirs » de 𝗦𝘂𝘇𝗮𝗻𝗻𝗲 𝗩𝗮𝗹𝗮𝗱𝗼𝗻, 𝗹’𝗶𝗻𝘀𝗼𝘂𝗺𝗶𝘀𝗲
Elle a peut-être à son insu, tenté de faire le portrait que personne n’a jamais su faire de l’insoumise.
Les deux femmes, celle qui est dans le livre et celle qui écrit sont du même « pays ». Le Limousin.
Toutes les deux sont parties chacune vers son destin.
Toutes les deux ont poussé les murs, ont élevé un enfant seule. L’une fille mère et l’autre par mère par adoption. Une adoption sans « homme ».
Toutes les deux ont cassé les codes, ont décidé de leur liberté, toutes les deux sont insoumises.
Et ce livre est unique justement parce que jamais l’histoire de Suzanne Valadon n’a été racontée par une fille du « pays natal », par une autre insoumise…
Et bien sûr, vous rencontrerez Degas, Renoir, Picasso, Reverdy et aussi Erik Satie, l’amoureux fou mais qu’elle n’a jamais aimé.
Et quand elle le peignait, lui la dessinait sur du papier à musique…
À la base, elle voulait être acrobate. Elle est tombée. Elle s’appelait Marie-Clémentine.
Elle s’est relevée et elle est devenue Suzanne Valadon.
*𝘚𝘶𝘳 𝘭𝘢 𝘳𝘰𝘶𝘵𝘦 𝘥𝘦 𝘭𝘢 𝘓𝘰𝘪𝘳𝘦* et la splendeur d’un livre qui désenclave
Déjà *𝘜𝘯 𝘴𝘰𝘪𝘳 𝘴𝘶𝘳 𝘭𝘢 𝘓𝘰𝘪𝘳𝘦* peint par Vallotton en couverture. Et puis, Anne la compagne de l’auteur qui est/fait le voyage et qui récite de mémoire du Balzac (Eugénie Grandet) face au vent.
Et lui, Emmanuel Ruben qui raconte ces quatre étés et onze jours de vélo à remonter La Loire.
Et nous apprenons des mots nouveaux, nous côtoyons l’Histoire d’hier et d’aujourd’hui. Nous rencontrons sur les chemins de halage des écrivains de tous les siècles.
Et la géographie par pans nous revient.
Et si je devais désigner un lecteur idéal pour ce livre, nous le serons tous, mais ce serait aussi des lycéens
Ceux qui vont bientôt affronter la vie pour de bon, ses fleuves à traverser, ses îles où faire escale, son horizon à trouver.
Quel formidable pari que de désenclaver une génération sommée de tenir son existence dans un rectangle de quelques centimètres, de vivre concentrée sur son propre nom, son propre visage, son propre fil d’actualité.
Ce livre oppose autre chose encore, un pays entier, une géographie qui déborde, un avenir à préserver et la Loire…
Il raconte qu’on peut apprendre la littérature en pédalant et en regardant, que Rabelais, julien Gracq et tant d’autres, se rencontrent aussi sur un chemin de halage.
*𝘚𝘶𝘳 𝘭𝘢 𝘳𝘰𝘶𝘵𝘦 𝘥𝘦 𝘭𝘢 𝘓𝘰𝘪𝘳𝘦 * est une leçon de choses, au sens le plus ancien, la vraie, celle qui vient du dehors, du vent de face, et de l’histoire d’un fleuve
Xavier Le Clerc a fait de la littérature un lieu de retour. Vers le père (Un homme sans titre), vers l’Algérie, vers les silences et les blessures (*Le pain des Français*, Palmarès de l’Académie Française, Prix Ève Delacroix 2026) qui se transmettent sans toujours trouver les mots.
Il fouille l’Histoire avec grand sérieux et pour contrer l’oubli. Mais c’est en romancier qu’il avance, avec cette phrase qui pourrait résumer son œuvre :
« Il faudra que quelqu’un raconte. »
Dans *Le Garçon ébloui* (Gallimard), consacré aux essais nucléaires français en Algérie, il accomplit une fois encore ce geste de mémoire, sauver de l’oubli un visage, une voix, une vie prise dans la grande mécanique de l’Histoire.
La littérature ne peut pas réparer l’Histoire. Mais parfois, elle peut empêcher qu’un visage y disparaisse tout à fait.
Et c’est peut-être l’une de ses nombreuses et splendides victoires.
Défilent alors Agathe et sa machine à buzz, les Durand et leur ordinaire en Technicolor, Marie-Alix tout de noir vêtue, Lisbeth qui recolle ses karmas pour sauver son couple. Et d’autres.
Patrick Corneau a le trait net, presque cruel de précision. Mais on sent, sous l’ironie, quelque chose qui frémit. Peut-être la peur, tendre et sourde, de voir ces personnages disparaître sous les couches que chacun s’est imposées pour tenir debout dans le monde d’aujourd’hui.
Vient ensuite la deuxième partie, celle des voix mêlées. Aragon en fait office de boussole :
L’Inconnue de Belleville s’effondre en silence, le parc Samuel-Champlain devient un lieu de mémoire minuscule, l’homme qui lit dans le métro s’efface dans sa lecture comme une tache d’encre qui se résorbe, le luthier du silence accorde ce qu’on n’entend plus. Il était au Bataclan.
Ici, ce n’est plus le regard qui observe : c’est l’ombre longue que chaque vie projette derrière elle, une fois le bruit retombé.
Et c’est là, sans jamais être nommé, qu’affleure Jean Grenier. Une longue « fréquentation » entre les deux hommes se devine.
« Les îles » de Jean Grenier habitent le livre en filigrane. Cette façon d’être présent au monde et absent de lui tout à la fois. Cette solitude qui n’est pas un manque mais un climat.
Le dernier portrait, on le devine avant même de le lire : c’est l’auteur lui-même, qui se prête ici les traits d’Alban.
Alban qui refuse le lait, Alban qui grandit dans une maison aimante, enfant silencieux déjà épris de livres.
Il avoue une nuit sans lune, sur une île battue par l’Atlantique, où le ciel l’a stupéfié ! L’univers indifférent et muet, était une merveille.
De cette nuit-là, il ne s’est jamais tout à fait remis. Et la question qu’il pose, sans jamais la trancher…
Entre la mélancolie, souvenir qui s’ignore, et l’espoir, mémoire qui désire, fallait-il choisir ?
Patrick Corneau trouve sa réponse dans une pirouette :
– 𝘐 𝘸𝘰𝘶𝘭𝘥 𝘱𝘳𝘦𝘧𝘦𝘳 𝘯𝘰𝘵 𝘵𝘰.
La très belle photo de couverture est signée Sheila Leirner, son épouse. Deux clichés de dos, légèrement décalés, l’un dans un miroir qui ne renvoie rien.
Comme chez Magritte…
Alors on referme le livre et l’homme reste sur l’île, seul, à regarder s’éloigner le bateau chargé de tous ces personnages qu’il a « peints ».
L’auteur du *Passant incertain* avait écrit ailleurs, à propos d’un couple photographié sur une plage devant un incendie :