*La violence faite aux autres* rappelle que personne n’est protégé d’une affaire pénale. Personne.
Il rappelle également que la justice n’est pas un théâtre d’opinion. Sa place est au prétoire. Avec des juges qui ne regardent que les faits et les preuves, qui s’appuient sur les lois, des témoins, des avocats. Dehors ne devraient pas être « un souffleur » en matière de Justice.
Et puis, la justice, n’a pas de place sur les réseaux, ni dans les studios, ni dans les dîners où l’on condamne avant de comprendre. On peut avoir un avis. Pas juger.
Il rappelle également que nous sommes un grand pays et que notre système carcéral est indigne. Il faut des moyens. On ne peut faire vivre des présumés innocents et des coupables avec des rats, des cafards et une atteinte pareille à la dignité humaine.
Et le temps. Le temps et sa chape. Ce temps qui peut abîmer irrémédiablement des innocents…
Il y a Venise aussi. La ville qui s’effondre et recommence. Sa splendeur qui étreint. Et cette effraction du destin dans un couple qui regarde Venise, son éphémère et son éternel recommencement.
Et puis nous lecteurs. Nous arrivons avec nos certitudes sur les grandes affaires de Marie Dosé. Le livre ne cherche pas à les corriger ou à convaincre. Il fait plus. Il nous fait réfléchir…
À mesure que l’époque réclame des coupables immédiats, ce texte défend encore une idée presque obscène de nos jours : l’humanisme. Non comme posture morale. Comme risque.
Marie Dosé, *La violence faite aux autres*, Éditions du Sonneur.
Claire Fourier a cette capacité rare de faire d’un objet, ici un matelas abandonné, un miroir exact de nos vies intérieures, sans pathos, avec cette ironie tendre qui est la marque des grandes romantiques. Car Claire Fourier l’est. Elle continue de livre en livre à nous raconter les fées, les ogres, la sensualité, l’abîme, l’enchantement et cette petite qui musique qui grince et qui s’appelle 𝒍𝒆 𝒕𝒆𝒎𝒑𝒔…
« 𝘓𝘦 𝘫𝘦𝘶 𝘥𝘦 𝘭𝘢 𝘷𝘪𝘦 𝘦𝘴𝘵 𝘥𝘶𝘳 𝘢̀ 𝘫𝘰𝘶𝘦𝘳 »*
Et Claire Fourier est une intrépide et bouleversante lanceuse de dès.
Et puis, quelques lignes plus loin, cette autre phrase, aussi simple, aussi foudroyante :
« Voila, tu la connais l’histoire. »
Non. On ne la connaît pas encore. Mais on va la traverser avec lui.
Le livre s’appelle *Clément*.
Clément, c’est l’enfant. C’est l’auteur. C’est Romain Lemire – parolier, comédien, chanteur, pianiste – qui a mis quarante-sept ans à trouver comment revenir chercher ce garçon de sept ans qu’il avait laissé quelque part dans le noir.
Paris. Montparnasse. Les années 80. Une enfance cultivée, joyeuse, aimante.
Un père professeur de français – brillant, qu’on écoute, qu’on regarde. Une mère qui travaille dans l’édition. Deux frères, Pierre et Victor. Une sœur, Estelle. Une maison familiale l’été. Des grands-parents, des cousins, des cousines, des amis.
Et dans ce « décor-là », le père viole Clément. De ses sept ans jusqu’à ses quatorze ans.
Ce qui distingue *Clément* de tant d’autres bouleversants témoignages, c’est que Romain Lemire a compris quelque chose d’essentiel, on ne peut pas raconter l’inceste depuis la hauteur de l’adulte qui sait. On ne peut pas descendre dans le noir avec un projecteur.
Il faut y retourner avec les yeux qu’on avait alors. Les mains qu’on avait alors et les mots qui manquaient alors.
« Ecrire à hauteur d’enfant »
Et c’est remonter *Clément*. Par paliers…
*Clément* de Vincent Lemire – Cherche-Midi Éditeur
De Gibran Khalil Gibran au fleuve Litani, cette chronique suit le fil de l’eau pour parler de mémoire et de ce qui ne disparaît jamais vraiment, mais se transforme, doucement, en océan.
Entrer dans la mémoire de l’autre sous la forme d’un conte est une forme d’éternité…
Stéphane Barsacq fait mieux encore, il nous apprend à voir dans la pénombre.
*De l’univers visible et invisible – Éloge de l’art*, paru chez Le Passeur éditeur, est un livre merveilleux. On y entre comme dans une pièce déjà habitée.
Stéphane Barsacq est le fils du sculpteur Goudji, petit-fils d’André Barsacq, familier des artistes qu’il a longuement fréquentés, de Balthus à Cartier-Bresson, il ne parle pas de l’art, il circule dedans.
Ce qu’il écrit, c’est une présence.
Le livre épouse cette logique. Des fragments, des dates, des notations. Un journal intime affleure très délicatement. Des noms surgissent, parfois attendus, parfois oubliés de tous. Et pourtant, rien ne se disperse. Il y a un fil, discret mais ferme, une manière de tenir ensemble ce qui ailleurs, se défait.
Stéphane Barsacq écrit aussi sur le face à face avec l’ombre qui guette.
Toujours cette alliance rare entre grâce et lucidité.
Et je ne peux terminer cette chronique sans parler de la couverture. Magnifique.
C’est La Reine de la nuit, d’Augustin Frison-Roche : une figure calme, presque immobile, un oiseau sur le doigt qui pourrait fuir à tout instant.
Tout est là. La maîtrise, la menace, la suspension.
*De l’univers visible et invisible – Éloge de l’art* est un livre rare, un livre qui ne nous explique pas le monde, mais qui modifie notre façon de regarder. Il parle de la joie. Celle qui ouvre et fait accueillir. La joie est un « organe vital ».
Et ces mots d’André Suarès me reviennent. Ils sont dans *Le voyage du Condottière* en Italie :
Écouter Christiane Rancé c’est se laisser porter par un torrent de passions et de convictions. C’est reconnaître l’émotion et le rythme de son écriture, c’est découvrir une voix musique pour mieux revenir sur le texte.
Mais paradoxalement ce tourbillon est loin d’un itinéraire à la vitesse du TGV, mais prend plutôt l’allure d’un cheminement. Le temps nécessaire à l’imprégnation de « son » Espagne. Comme elle aime à le souligner l’Espagne est multiple et terre de paradoxe.
Que retient-elle de ses rencontres avec Dali ? Le mystique, plus que l’excentrique. Que retient-elle des pierres ? L’histoire qui les a érigées où réside leur éternelle beauté, tandis qu’elles finiront en poussières. À qui fait-elle référence ? À ces femmes de force et de courage, de Thérèse d’Avila à la « Duchesse rouge » en passant par Carmen. Et d’ajouter avec malice : « Pourtant les espagnols sont misogynes »…
Le paradoxe est partout, le paradoxe est passionnant… Et dans la vie religieuse si intense de l’Espagne La Passion semble prendre plus d’importance que la Résurrection, et dans tous les événements la joie de la fête succède sans préalable à toutes les douleurs.
Elle dit « l’Espagne a la mort dans la bouche », elle parle du Duende et à ce moment là je me souviens de Manuel De Falla, et j’entends intérieurement une oeuvre dans laquelle il est question de la douleur de la mort, puisqu’il s’agit du « Tombeau » sur la mort de Claude Debussy. Je me demande alors si c’est vraiment « par hasard » qu’il a choisi la guitare ( sa seule oeuvre pour cet instrument ), instrument emblématique de l’Espagne, pour exprimer ce sentiment…
Mais cet « itinéraire amoureux » en Espagne de Christiane Rancé c’est bien sûr mille autres choses. « Ses fenêtres », comme elle dit, ses ruelles, ses paysages, ses rencontres. Et puis elle ne vient pas seule. Elle emporte avec elle tout ce qu’elle a vécu, découvert, et à travers cet hommage à l’Espagne, n’est-ce pas finalement l’art de relier tous les itinéraires d’une vie ? Les siens par l’écriture, les nôtres par la lecture.