*Un 𝐏𝐚𝐬𝐬𝐚𝐧𝐭 𝐢𝐧𝐜𝐞𝐫𝐭𝐚𝐢𝐧*, 𝐨𝐮 𝐥’𝐚𝐫𝐭 𝐝𝐞 𝐧𝐞 𝐣𝐚𝐦𝐚𝐢𝐬 𝐬𝐞 𝐫𝐞𝐣𝐨𝐢𝐧𝐝𝐫𝐞.
On referme *Un passant incertain*, de Patrick Corneau, comme on quitte une île.
Derrière soi, des vies qu’on a habitées le temps de quelques pages.
Devant soi, un homme seul sur le rivage, qui reste.
Tout commence par la première partie et ces mots qui claquent, Quoi ma gueule ? Et par Montaigne convoqué en exergue :
– 𝘊𝘩𝘢𝘲𝘶𝘦 𝘩𝘰𝘮𝘮𝘦 𝘱𝘰𝘳𝘵𝘦 𝘭𝘢 𝘧𝘰𝘳𝘮𝘦 𝘦𝘯𝘵𝘪è𝘳𝘦 𝘥𝘦 𝘭’𝘩𝘶𝘮𝘢𝘪𝘯𝘦 𝘤𝘰𝘯𝘥𝘪𝘵𝘪𝘰𝘯.
Le décor est planté.
Défilent alors Agathe et sa machine à buzz, les Durand et leur ordinaire en Technicolor, Marie-Alix tout de noir vêtue, Lisbeth qui recolle ses karmas pour sauver son couple. Et d’autres.
Patrick Corneau a le trait net, presque cruel de précision. Mais on sent, sous l’ironie, quelque chose qui frémit. Peut-être la peur, tendre et sourde, de voir ces personnages disparaître sous les couches que chacun s’est imposées pour tenir debout dans le monde d’aujourd’hui.
Vient ensuite la deuxième partie, celle des voix mêlées. Aragon en fait office de boussole :
– 𝘓𝘢 𝘱𝘢𝘳𝘰𝘭𝘦 𝘯’𝘢 𝘱𝘢𝘴 é𝘵é 𝘥𝘰𝘯𝘯é𝘦 à 𝘭’𝘩𝘰𝘮𝘮𝘦 : 𝘪𝘭 𝘭’𝘢 𝘱𝘳𝘪𝘴𝘦.
Monsieur de Palancy traverse le récit, Michel K. s’y métamorphose sans bruit.
On songe forcément à Proust, à La Bruyère.
Puis le ton bascule. L’Ombre portée referme la marche, sous l’égide de Pavese :
– 𝘖𝘯 𝘯𝘦 𝘴𝘦 𝘴𝘰𝘶𝘷𝘪𝘦𝘯𝘵 𝘱𝘢𝘴 𝘥𝘦𝘴 𝘫𝘰𝘶𝘳𝘴, 𝘰𝘯 𝘴𝘦 𝘴𝘰𝘶𝘷𝘪𝘦𝘯𝘵 𝘥𝘦𝘴 𝘪𝘯𝘴𝘵𝘢𝘯𝘵𝘴.
L’Inconnue de Belleville s’effondre en silence, le parc Samuel-Champlain devient un lieu de mémoire minuscule, l’homme qui lit dans le métro s’efface dans sa lecture comme une tache d’encre qui se résorbe, le luthier du silence accorde ce qu’on n’entend plus. Il était au Bataclan.
Ici, ce n’est plus le regard qui observe : c’est l’ombre longue que chaque vie projette derrière elle, une fois le bruit retombé.
Et c’est là, sans jamais être nommé, qu’affleure Jean Grenier. Une longue « fréquentation » entre les deux hommes se devine.
« Les îles » de Jean Grenier habitent le livre en filigrane. Cette façon d’être présent au monde et absent de lui tout à la fois. Cette solitude qui n’est pas un manque mais un climat.
Le dernier portrait, on le devine avant même de le lire : c’est l’auteur lui-même, qui se prête ici les traits d’Alban.
Alban qui refuse le lait, Alban qui grandit dans une maison aimante, enfant silencieux déjà épris de livres.
Il avoue une nuit sans lune, sur une île battue par l’Atlantique, où le ciel l’a stupéfié ! L’univers indifférent et muet, était une merveille.
De cette nuit-là, il ne s’est jamais tout à fait remis. Et la question qu’il pose, sans jamais la trancher…
Entre la mélancolie, souvenir qui s’ignore, et l’espoir, mémoire qui désire, fallait-il choisir ?
Patrick Corneau trouve sa réponse dans une pirouette :
– 𝘐 𝘸𝘰𝘶𝘭𝘥 𝘱𝘳𝘦𝘧𝘦𝘳 𝘯𝘰𝘵 𝘵𝘰.
La très belle photo de couverture est signée Sheila Leirner, son épouse. Deux clichés de dos, légèrement décalés, l’un dans un miroir qui ne renvoie rien.
Comme chez Magritte…
Alors on referme le livre et l’homme reste sur l’île, seul, à regarder s’éloigner le bateau chargé de tous ces personnages qu’il a « peints ».
L’auteur du *Passant incertain* avait écrit ailleurs, à propos d’un couple photographié sur une plage devant un incendie :
– 𝘖𝘯 𝘯’𝘢 𝘱𝘢𝘴 𝘤𝘢𝘭𝘮é 𝘭𝘢 𝘮𝘦𝘳. 𝘖𝘯 𝘢 𝘴𝘶𝘱𝘱𝘳𝘪𝘮é 𝘭𝘦 𝘳𝘦𝘴𝘴𝘢𝘤, 𝘤𝘦 𝘮𝘰𝘶𝘷𝘦𝘮𝘦𝘯𝘵 𝘷𝘪𝘴𝘪𝘣𝘭𝘦 𝘲𝘶𝘪 𝘱𝘳é𝘷𝘦𝘯𝘢𝘪𝘵 𝘥𝘦 𝘭𝘢 𝘩𝘰𝘶𝘭𝘦.
Patrick Corneau aurait pu calmer la mer, lisser chaque vie en une image nette et rassurante.
Mais, il a préféré garder le ressac !
Patrick Corneau, Un passant incertain, (Publibook) Disponible à la Fnac et à la commande dans les librairies.










