Blog-Notes de Alain Hoareau

*Que la joie demeure-Vivre avec Bach*

Des chemins qui se croisent, des rivières qui se rencontrent, c’est ainsi que de la source à la source se déroule  le livre de Erik Orsenna et Claire-Marie Le Guay. *Que la joie demeure* .

Une « invention » à deux voix qui suivrait de réponse en réponse le mouvement d’une vie et l’après de cette vie qui est celle de J.S. Bach, celle de son oeuvre. 

La mémoire , l’instant, le devenir il y a une forme de continuité, l’idée  même d’un inachèvement heureux.  Une intemporalité qui nous plonge un peu à contre-courant de notre époque pour laquelle le mot de « vitesse » voudrait dépasser celui de « Temps ». 

Un livre dans lequel il est question, un peu, beaucoup, passionnément d’amour… Encore un décalage  ( un peu, beaucoup, passionnément ) avec notre époque en proie à tant de formes d’agressivité. Cela en deviendrait presque subversif. Etrange rivière qui retrousse le temps, bouleverse l’amont et l’aval. 

Mais avant tout une déclaration d’amour pour un musicien qui possédait à la fois l’amour et le don de la vie.  

Et puis il y a cette formidable présence de Bach au monde. Erik Orsenna et Claire -Marie Le Gay nous parlent d’un Bach faisant la synthèse d’un existant musical, d’un Bach nourrissant chaque jour, non seulement d’un courant de musique, mais aussi  de joie, de larmes, de ferveur, de gourmandise, un Bach charnel tout autant que spirituel. Un Bach qui parvient après un siècle de « silence » à retrouver voix et qui semble depuis ne plus pouvoir quitter la mémoire de tous ceux qui s’en approchent. Musiciens de tous styles, lecteurs, arrangeurs, improvisateurs. 

Présent au monde, présent dans les pierres des cathédrales et j’ai envie de rajouter dans les simples pierres du chemin pour celui qui, avec ou sans la foi, se fait marcheur de la Joie. 

Et Erik Orsenna d’écrire : « Le seul vrai Paradis est quotidien »

*Que la joie demeure-Vivre avec Bach*

Editions Albin Michel. 

Interviews

L’escale de Jeanne avec Noëlle Châtelet

Noëlle Châtelet l’insoumise…

« 𝘓𝘦𝘴 𝘭𝘪𝘷𝘳𝘦𝘴 𝘯𝘦 𝘴’𝘦𝘯𝘤𝘩𝘢î𝘯𝘦𝘯𝘵 𝘫𝘢𝘮𝘢𝘪𝘴 𝘥’𝘶𝘯𝘦 𝘮𝘢𝘯𝘪è𝘳𝘦 𝘢𝘯𝘰𝘥𝘪𝘯𝘦. 𝘐𝘭𝘴 𝘴𝘰𝘯𝘵 𝘭𝘪é𝘴 𝘢̀ 𝘭’𝘪𝘯𝘵𝘪𝘮𝘪𝘵é 𝘥𝘦 𝘭’é𝘤𝘳𝘪𝘷𝘢𝘪𝘯. »

Cette phrase de Noëlle Châtelet résonne ici comme une clé. Elle ouvre l’entretien, ou plutôt elle l’éclaire a posteriori, comme si chaque réponse en portait déjà la trace souterraine.

Car rien, dans ce parcours, n’est succession. Tout est continuité secrète, fil invisible entre les strates du vécu et les formes du récit. Le corps, l’amour, le désir, la transmission, le temps, autant de territoires qui ne s’énoncent jamais sans reste et qui chez elle, s’écrivent toujours depuis un lieu intime, presque inaugural.

Alors l’interview prend une autre densité. Elle n’avance pas en ligne droite, elle revient, elle bifurque, elle creuse. On comprend que la parole n’est jamais détachée de la vie, mais qu’elle en est l’extension sensible, parfois le prolongement lucide, parfois la blessure encore vive.

Et puis, en arrière-plan, comme une source qui continue de sourdre, il y a  *À l’école des filles* (Editions Robert Laffont), non comme un point d’arrivée, mais comme un point d’origine. 

Là où tout commence peut-être : la formation du regard, l’apprentissage du féminin, la « rébellion », la naissance d’une conscience qui deviendra écriture. 

On y retourne non pour conclure, mais pour comprendre d’où vient cette voix et pourquoi elle continue, aujourd’hui encore, de nous obliger à écouter autrement.

La vie est un grand échiquier et Noëlle Châtelet continue d’y jeter les dés,

bouleversante de malice et de  panache…

Et puis, c’est quelque chose à la fin de l’interview, de l’entendre fredonner avec nostalgie, « L’étang chimérique » de Léo Ferré. Dans *A l’école des filles*, elle raconte qu’elle chantait cet air à François Châtelet…

Chroniques

*Une femme qui ment*

𝑼𝒏𝒆 𝒇𝒆𝒎𝒎𝒆 𝒒𝒖𝒊 𝒎𝒆𝒏𝒕…

« 𝑈𝑛𝑒 𝑎𝑡𝑡𝑎𝑐ℎ𝑒 𝑝𝑟𝑜𝑓𝑜𝑛𝑑𝑒 𝑒́𝑡𝑎𝑖𝑡 𝑟𝑜𝑚𝑝𝑢𝑒, 𝑐𝑜𝑚𝑚𝑒 𝑠𝑖 𝑗’𝑒́𝑡𝑎𝑖𝑠 𝑠𝑜𝑢𝑑𝑎𝑖𝑛 𝑝𝑟𝑖𝑣𝑒́𝑒 𝑑𝑒 𝑙’𝑜𝑚𝑏𝑟𝑒 𝑑’𝑢𝑛 𝑔𝑟𝑎𝑛𝑑 𝑎𝑟𝑏𝑟𝑒 𝑎𝑢-𝑑𝑒𝑠𝑠𝑢𝑠 𝑑𝑒 𝑚𝑎 𝑡𝑒̂𝑡𝑒, 𝑗𝑒 𝑠𝑎𝑣𝑎𝑖𝑠 𝑞𝑢𝑒 𝑗𝑒 𝑛𝑒 𝑠𝑒𝑟𝑎𝑖𝑠 𝑝𝑙𝑢𝑠 𝑙’𝑒𝑛𝑓𝑎𝑛𝑡 𝑑’𝑎𝑢𝑐𝑢𝑛𝑒 𝑚𝑒̀𝑟𝑒… »

On s’étonne toujours de la fragilité de ce qui semble indestructible, du renversement de ce qui a fait notre monde, et de l’insouciance qui précède les grands bouleversements… »*

Il y a, dans *Une femme qui ment* de Marie Binet, quelque chose qui tremble, une mémoire retenue sous la peau, prête à rompre. 

Marie Binet ne raconte pas seulement, elle  fait surgir…

*Marie Binet, *Une femme qui ment*, 

Éditions Maurice Nadeau – Les Lettres Nouvelles

Chroniques

*À la hauteur*

À la hauteur…

« 𝑁𝑜𝑢𝑠 𝑣𝑖𝑣𝑜𝑛𝑠 𝑏𝑎𝑠 𝑒𝑡 𝑛𝑜𝑢𝑠 𝑐𝑜𝑛𝑠𝑡𝑟𝑢𝑖𝑠𝑜𝑛𝑠 𝑑𝑒𝑠 𝑑𝑖𝑔𝑢𝑒𝑠… »

Dans *À la hauteur*, Mélinda Schilge prend la catastrophe à revers. 

L’eau monte, isole, désorganise, mais l’essentiel est ailleurs. L’eau est dans ce qu’elle arrache aux êtres. 

Dépouillés de leurs cadres, ils vacillent entre peur, repli et élans fragiles.

En quelques pages tendues, le roman touche à une vérité discrète : nous vivons à couvert. 

Et il suffit que tout cède pour que surgisse cet « inconnu » en nous.

*A la hauteur* est un roman qui nous oblige !

Mélinda Schilge *A la hauteur*

Illustration de couverture : Fred Huan

Chroniques

*Schubert-Rumi*

« 𝑱𝒆 𝒔𝒖𝒊𝒔 𝒅𝒆 𝒕𝒐𝒊  

𝑶̂ 𝒎𝒂 𝒍𝒖𝒏𝒆 𝒓𝒆𝒏𝒐𝒎𝒎𝒆́𝒆  

𝑹𝒆𝒈𝒂𝒓𝒅𝒆 𝒆𝒏 𝒕𝒐𝒊 𝒆𝒕 𝒆𝒏 𝒎𝒐𝒊-𝒎𝒆̂𝒎𝒆  

𝑪𝒂𝒓 𝒔𝒐𝒖𝒔 𝒍’𝒆𝒇𝒇𝒆𝒕 𝒅𝒆 𝒕𝒐𝒏 𝒓𝒊𝒓𝒆  

𝑱𝒆 𝒔𝒖𝒊𝒔 𝒅𝒆𝒗𝒆𝒏𝒖𝒆 𝒓𝒐𝒔𝒆𝒓𝒂𝒊𝒆… »*

Leili Anvar dit Rumi comme on « ouvre une veine » pour laisser jaillir la mystique soufie et nous dire de sa voix si belle et dans le sobre de sa gestuelle, les poèmes d’amour de beauté et de paix.

Les mots arrivent en persan et puis glissent vers le français. Et nous percutent.

Face à elle, Layla Ramezan-Pianist, talentueuse pianiste qui creuse un autre sillon, avec la musique de  Franz Schubert pour matière vive.

La voix de Leili Anvar reste droite, sans pathos. Ses mots lumineux, consolateurs comme un secours à nos peines et à ce qui gronde en ces temps.

Au piano Layla Ramezan sait merveilleusement « hausser le ton » ou au contraire raréfier le son.  Chaque note compte, comme si elle risquait de manquer. Mais la pianiste le sait. Elle sait également que quelque chose en nous va céder.

Ici, il ne reste ni Orient ni Occident, seulement un lieu splendide et tremblant, où les repères lâchent.  Et toute la beauté de ce disque est là.

Nous devenons plus poreux, plus humains peut-être.

Franz Schubert écrivait :

« Quiconque aime la musique ne peut jamais être tout à fait malheureux. »

Et Leili Anvar, qui traduit Rumi, de « réciter » intensément :

« 𝑱𝒆 𝒔𝒖𝒊𝒔 𝒅𝒆 𝒕𝒐𝒊  

𝑶̂ 𝒎𝒂 𝒍𝒖𝒏𝒆 𝒓𝒆𝒏𝒐𝒎𝒎𝒆́𝒆  

𝑹𝒆𝒈𝒂𝒓𝒅𝒆 𝒆𝒏 𝒕𝒐𝒊 𝒆𝒕 𝒆𝒏 𝒎𝒐𝒊-𝒎𝒆̂𝒎𝒆  

𝑪𝒂𝒓 𝒔𝒐𝒖𝒔 𝒍’𝒆𝒇𝒇𝒆𝒕 𝒅𝒆 𝒕𝒐𝒏 𝒓𝒊𝒓𝒆  

𝑱𝒆 𝒔𝒖𝒊𝒔 𝒅𝒆𝒗𝒆𝒏𝒖𝒆 𝒓𝒐𝒔𝒆𝒓𝒂𝒊𝒆… »

*Schubert- Rumi*

Layla Ramezan – Leili Anvar 

Lien 

https://laylaramezan-leilianvar.bandcamp.com/…/schubert…

Chroniques

*L’arbre et la feuille verte*

𝗟𝗲 𝗰𝘆𝗰𝗹𝗲 𝗱𝗲 𝗹𝗮 𝘃𝗶𝗲, 𝗮𝘂 𝗿𝘆𝘁𝗵𝗺𝗲 𝗱𝗲𝘀 𝘀𝗮𝗶𝘀𝗼𝗻𝘀…

Dans *L’arbre et la feuille verte*, Véronique Vialade Marin raconte merveilleusement,  le cycle des saisons. La danse du temps…

Un tendre et émouvant dialogue entre une feuille et un arbre.

Au printemps une feuille naît sur la branche d’un vieil arbre. Curieuse, vibrante, elle découvre le vent, la lumière, le monde. L’été la fait danser, l’automne l’inquiète et l’hiver venteux et cette question : faudra-t-il vraiment tomber ? 

L’arbre la rassure  : tomber n’est pas disparaître, mais revenir à la terre pour nourrir d’autres printemps.

Conte pour  enfants à partir de sept ans, le récit  parle pourtant à tous. C’est un récit habité de beauté, de poésie, de philosophie et de mouvements.

Les illustrations lumineuses de Cynthia Alves  accompagnent ce murmure végétal avec une délicatesse presque méditative.

Dans un monde d’urgence, ce conte invite à regarder tomber une feuille et la suivre dans le cycle de sa vie…

Lire ce livre, c’est approcher une part de merveilleux…

*L’arbre et la feuille verte*, récit de Véronique Vialade Marin

Illustrations de Cynthia Alves

Éditions Les Presses Littéraires

Album Jeunesse – Collection : caramel et chocolat

Chroniques

*Tendre Maroc*

*𝐓𝐞𝐧𝐝𝐫𝐞 𝐌𝐚𝐫𝐨𝐜* 𝐨𝐮 𝐥’𝐚𝐫𝐭 𝐟𝐫𝐚𝐠𝐢𝐥𝐞 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐜𝐨𝐧𝐬𝐨𝐥𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧

« Il ne faut jamais revenir sur les lieux de son enfance, de crainte d’en brouiller le souvenir »

Dans *Tendre Maroc*, Emmanuelle De Boysson n’écrit pas un roman de souvenirs : elle fouille une absence. Au centre du livre se tient une silhouette énigmatique : Blanche, la mère.

Autour d’elle gravite l’enfance marocaine. Mohammedia. Les jardins où courent les enfants. Les mouettes au-dessus du port. Les orangers lourds de soleil. Et sur le bout de la langue, la douceur poudreuse des cornes de gazelle.

Tout semble lumineux.

Mais les enfances heureuses sont parfois des paysages trompeurs. Sous la lumière, il y a des failles.

Blanche est de ces mères vastes, tournées vers les autres, vers la détresse du monde. Les pauvres, les blessés, les invisibles. Sa compassion déborde. Mais la petite Emma, elle, reste souvent à la lisière. L’amour circule ailleurs. L’enfant attend. Cherche un regard. Une place.

Alors elle se tait.

Et ce silence devient la matière même du livre. Le lien à la mère ne peut se dire qu’en creux, manque, perte, distance.

Écrire naît là.

Comme une tentative de réparer ce qui ne l’a jamais été. Comme un greffon posé sur une blessure ancienne. Emma grandit, écrit, s’éloigne. Mais certaines histoires ne lâchent pas prise. Elles restent dans le corps.

Il faudra un infarctus, le cœur qui cède,  pour que tout revienne brutalement à la surface.

Alors elle retourne dans la maison maternelle. Et trouve les carnets de Blanche.

Soudain une brèche s’ouvre. Une autre langue apparaît. La mère existe autrement. Non plus comme une énigme close, mais comme une voix.

Quelque chose respire à nouveau.

Dans ce livre très nu, Emmanuelle de Boysson tente ce geste presque impossible : retisser le fil rompu des filiations. Recoudre le tissu troué de l’enfance. Se tenir enfin debout dans sa propre histoire.

Mais la littérature ne sauve jamais complètement.

On croit se remettre de son enfance. On n’en guérit pas. Elle revient toujours par vagues lentes, par éclats imprévus.

C’est pourquoi *Tendre Maroc* touche juste. Parce qu’il ne prétend rien réparer. Il marche sur une ligne fragile : celle des retrouvailles qui savent qu’elles arrivent trop tard.

Une écriture du seuil. Sur le seuil.

À la fin, une seule certitude demeure :

Blanche retrouvée

Et quelque part dans un jardin de Mohammedia, une petite fille cesse peut-être enfin d’attendre.

*Tendre Maroc* est peut-être le livre le plus autobiographique d’Emmanuelle de Boysson. Le plus nostalgique. Le plus « bavard », le plus sensuel … et le plus confident.

Ne vous fier pas aux couleurs de la page de couverture… 

*Tendre Maroc*, plus qu’un roman est une tentative de consolation…

Est-elle réussie ? 

Le livre en tout cas l’est. Hautement ! 

Emmanuelle de Boysson, *Tendre Maroc*, Calmann-Lévy – Maquette Olo –

Tableau couleurs de Marrakech ©Nolwenn Denis