𝑳𝒂 𝑴𝒊𝒈𝒓𝒂𝒕𝒊𝒐𝒏 𝒅𝒆𝒔 𝒈𝒏𝒐𝒖𝒔 de Benoit Caudoux est un livre qui ne se contente pas de raconter une migration : il fait migrer la langue elle-même.
Ici, la phrase court, trébuche, bifurque, repart. Les gnous deviennent tour à tour animaux, foule, souffle, simple son. Et, chaque fois qu’on croit tenir une interprétation, le roman la dérobe.
« Je voulais pouvoir dire je et nous en même temps. »
Cette phrase contient à elle seule toute la puissance du livre.
Éric Chevillard écrivait des gnous de Benoît Caudoux qu’ils étaient :« peut-être le plus beau personnage littéraire, toute l’espèce lancée en bloc, à bloc, en fuite ou en quête, prisonnière de sa condition mais ivre de sa course ».
Je vous raconte…
Benoit Caudoux, *La migration des gnous*, éditions des grands champs
Il est des pays dont le nom demeure coincé dans la gorge.
Dans la note qui ouvre * 𝐸́𝑙𝑒́𝑔𝑖𝑒 𝑝𝑜𝑢𝑟 𝑢𝑛 𝑚𝑜𝑛𝑑𝑒 𝑓𝑎𝑏𝑢𝑙𝑒𝑢𝑥*, Alta Ifland révèle ce que ses livres avaient jusque-là contourné.
« De fait, aucun de mes quatre premiers livres ne mentionne mon pays d’origine ni la langue qu’on y parle. »
Et plus loin :
« la Roumanie était pour moi un pays impossible à nommer »
Née sous la dictature de Nicolae Ceaușescu, elle a quitté son pays comme on s’arrache à une maison en flammes, emportant une mémoire que la littérature seule pouvait encore habiter.
Écrit en anglais entre 2006 et 2008, le livre n’a pas été traduit en français. Il a été, dit l’auteure, « recréé » en 2026.
Non pour passer d’une langue à une autre, mais pour retrouver une voix.
*𝐸́𝑙𝑒́𝑔𝑖𝑒 𝑝𝑜𝑢𝑟 𝑢𝑛 𝑚𝑜𝑛𝑑𝑒 𝑓𝑎𝑏𝑢𝑙𝑒𝑢𝑥*, s’organise en deux mouvements.
– « Là-bas » rouvre le territoire de l’enfance communiste. Les cimetières deviennent des terrains de jeux, les adultes des créatures mystérieuses, les tantes aveugles et les voisins extravagants peuplent un monde où l’Histoire façonne déjà les enfants.
– Puis « Çà et là ». C’est le temps de la dispersion.
Les exilés vivent avec ce bagage singulier, un pays qui les accompagne au moment même où ils tentent de s’en éloigner.
L’exergue empruntée à Dubravka Ugrešić éclaire le livre. Son œuvre procède par « défamiliarisation ».
Alta Ifland déplace imperceptiblement les repères.
De très beaux passages où le corps se souvient.
Parfois mieux que la mémoire. Il a gardé empreintes.
L’auteure écrit contre l’oubli, sans pour autant embellir ce qu’elle a fui.
Et la beauté du livre tient dans ce paradoxe.
Alta Ifland signe une élégie d’une rare tenue, où la grâce n’efface jamais la douleur, mais lui offre enfin une langue.
Guillaume Dreidemie, poète et philosophe, poursuit avec *Ç𝗮 𝗱é𝗽𝗲𝗻𝗱 𝗱𝗲𝘀 𝗷𝗼𝘂𝗿𝘀* l’exploration d’une voix double, ou comme doublée, qui traverse ses deux derniers recueils. Son écriture se fait ici le lieu d’une mémoire qui vacille.
À chaque mot qui tombe, le poète oppose un autre mot, poétique, une image, un son, un paysage.
À chaque peur de perdre, de se perdre, il oppose une présence, la migration des mots, la migration de l’oubli vers une autre partie du corps :
Tout au long de ce premier acte, chaque mot tombe et la narratrice tombe avec lui. Un acte qui se joue entre oubli et fulgurance, entre encouragement et lucidité.
L’écriture y devient rythme. Le vers est saccadé, il ploie, se relève. La phrase respire, puis rampe, comme l’oubli, comme la mémoire qui tente de ne pas trébucher dans le noir.
Puis vient une forme de détente, une lucidité extrême. Le corps ne suffit plus, en exil, en migration. Il faut sortir de soi, sortir de la scène, aller vers la mer, vers son immensité, vers tous les mots qu’elle a avalés, vers la mythologie, les traversées, les dieux que l’on convoque, que l’on invoque, et que l’on ne peut noyer.
La vague et le ressac prennent, puis ramènent.
Ici, il n’y a plus de perte, la dilution devient un choix. Rien n’empêche plus de se mouvoir à sa guise :
« 𝘫’𝘢𝘪 𝘤𝘩𝘰𝘪𝘴𝘪 𝘭𝘢 𝘭𝘢𝘮𝘦… »
Et là, le vers, la phrase, s’étirent. Le rythme épouse cette lucide sérénité. L’immensité rassure, l’eau lave de la peur.
Et soudain, un mot, comme un dernier regard vers la rive avant la lame de fond.
C’est le nom d’une fleur, myosotis.
Cette petite fleur bleue porte depuis toujours, en français, un autre nom,
« 𝘯𝘦 𝘮’𝘰𝘶𝘣𝘭𝘪𝘦𝘻 𝘱𝘢𝘴 ».
Et nous garderons myosotis, avec un sourire ému, un regard qui se voile un peu.
Guillaume Dreidemie n’en finit pas de parler avec l’autre. Il n’en finit pas, d’un recueil à l’autre, de chercher l’autre voix, d’en être le souffleur, de souffrir, de se guérir.
Est-ce la poésie qui vient au secours des mots perdus ? Qui consolide la faille avant l’écroulement ?
Son écriture, pour contrer l’oubli, est peut-être aussi sa façon de se consoler de ce que nous ne saurons pas…
*Ç𝗮 𝗱é𝗽𝗲𝗻𝗱 𝗱𝗲𝘀 𝗷𝗼𝘂𝗿𝘀* se lit à voix haute. C’est au son de sa propre voix, au rythme de sa propre caisse de résonance, que le recueil se lit, se vit.
On peut y revenir plusieurs fois, car « Ç𝗮 𝗱é𝗽𝗲𝗻𝗱 𝗱𝗲𝘀 𝗷𝗼𝘂𝗿𝘀 », n’est-ce pas ?
Dans cette « écriture », il ne s’agit pas de maladie. Le versant clinique n’intéresse pas. C’est le cœur de la perte, et les avancées de l’oubli, qui font office de boussole, jusqu’au bout. Tant que clignote le phare en haute mer. Il ne sauvera pas de la noyade, mais il est là, avec son balayage lumineux, pour contrer la peur, pour adoucir la perte de soi. Le phare, c’est le poète, c’est la poésie…
Mais c’est myosotis qui restera le mot de passe des retrouvailles, même impossibles.
Au fond, le code pin de ce recueil tient en huit lettres, celles d’une fleur bleue : myosotis et de son écho :
« 𝘯𝘦 𝘮’𝘰𝘶𝘣𝘭𝘪𝘦 𝘱𝘢𝘴… »
Guillaume Dreidemie, *Ça dépend des jours*, La rumeur libre Éditions
On entre dans ce recueil comme on pousse la porte d’un cabinet de curiosités où tout, jusqu’au silence, serait précieux.
Dès les premières pages, le ton est donné. Ici pas de plainte, pas de gémissement, seulement une lumière qui ne cesse de se reprendre elle-même, de se froisser et de se déplier.
Elle est pareille à un tissu moiré qu’on tournerait entre ses doigts pour en changer le reflet.
Colette Daviles-Estinès écrit à la lisière des pays et des saisons, dans cet entre-deux où les mots deviennent matière : soie, or, pluie.
Elle raconte avec grande délicatesse, comme pour ne pas abîmer, ce qui reste quand tout a été traversé, les secrets qu’on tait, les bris qu’on ne répare pas, les constellations qu’on assemble malgré tout en bouquets.
Ici, rien ne s’effondre. Tout se transforme, se sublime, comme si la douleur elle-même finissait par prendre la teinte or qui donne son titre au livre.
L’exil comme géographie du cœur plus que du corps. Et cette obstination discrète à faire, de chaque fragment perdu, un fragment d’or…
Les peintures vives de Philippe Croq ne viennent pas illustrer ce bijou, elles le prolongent, ajoutent une couche de lumière à une lumière déjà dense.
L’édition numérotée, presque confidentielle, semble vouloir protéger ce livre du grand vent…un peu comme on scelle un disque d’or pour qu’il ne s’effeuille pas.
Ce recueil se referme (ou plutôt ne se referme jamais tout à fait) sur ces mots qui résument, mieux que je ne saurais le faire, tout l’art de Colette Daviles-Estinès :
Nous retrouvons François Rannou pour la suite de notre conversation autour de *Ce temps nôtre écru*, son recueil paru aux éditions La lettre volée.
Après avoir exploré dans une première partie * Le Masque d’Anubis* et le désordre de soi avec l’inattendu d’un AVC, nous l’avons interrogé sur *Le temps nôtre écru*.
C’est un autre ouvrage où il est question de ne pas accepter de « s’épaissir », de rester en éveil, de Kiev, de Saint François d’Assise, d’Ophelie, d’Orion et du temps bien sûr.
Et puis une question sur la chanson.
Et *Capri, c’est fini*, d’Hervé Vilard, s’incruste soudain dans l’espace et le temps.
Et nous finissons cette interview, sur une note mélancolique et belle.
Et une brève chorégraphie (sourire) qui porte photo de François Rannou et certainement de nous tous dans ce tournoiement
François Rannou, poète, traducteur et revuiste, revient sur le moment où la mort s’est faite proche et sur ce qu’on écrit quand on lui a échappé.
Deux livres, deux temps : Le masque d’Anubis et *Le temps notre écru*, pour une escale à distance avec Jeanne qui tient autant de la confidence que de l’art poétique.
La première partie, (celle d’aujourd’hui) de l’interview portera sur *Le Masque d’Anubis*, publié en 2023 aux éditions Des Sources et des Livres.
Bouleversant, poétique, pudique et bouleversant encore…
Et nous devons à Michele Riesenmey les peintures qui sont dans le recueil. Elles portent « l’image » même du livre.
Pétrichor s’ouvre sur une mort déjà advenue. La narratrice, Kathy, parle depuis l’autre côté et c’est elle qui nous guide à travers le deuil de ceux qu’elle a laissés.
Dans cette maison familiale où sa mère, son père et son frère se retrouvent après la crémation, Laurent Georjin fait entendre trois voix intérieures qui se cherchent, se ratent, s’excusent trop tard.
Roman de la transidentité et du silence qui coûte, Pétrichor est aussi et peut-être surtout, un livre sur ce que l’amour n’a pas su dire à temps, mais c’est un livre d’amour.
Pétrichor, comme une chambre d’échos, une écriture hypnotique et la grâce qui habite tout le livre.
À Châtillon, une ancienne chapelle est devenue sa maison. Les murs ont gardé l’écho des prières d’hier et accueillent aujourd’hui le son rauque de la voix de Catherine Watine et les notes de son piano.
Cette insomniaque choisit l’heure d’ombre pour écrire également…
Chaque note/chaque mot chez Catherine Watine est une confidence.
Une note pour le fils perdu. Un mot pour la peur vaincue. Et tant d’autres
notes/mots pour l’amour…quand l’amour reste et aussi quand l’amour s’en va.
Et Catherine Watine sculpte merveilleusement sa vie dans l’étoffe des jours…
Et dans ce livre, *Traces paradoxales*, il y a l’écriture la plus intime, la voix la plus rauque, la note la plus juste de « la Watine »
Il y a également un peu beaucoup de la fameuse note bleue….
Gisèle Gueller n’écrit pas pour raconter une histoire seulement.
Elle écrit pour dire ce que tout le monde sait et que personne n’admet vraiment :
On passe sa vie dans une case, on y reste par habitude ou par peur et on finit par appeler ça le destin.
*La Fugue de la Reine* est un roman de théâtre et d’échecs, de reines et de pions, de gens ordinaires assis dans le noir qui regardent d’autres gens faire semblant de vivre.
Mais sous la légèreté et même l’humour, quelque chose de plus grave circule.
Une mélancolie douce, celle des vies qui ont tenu leurs promesses à d’autres qu’elles-mêmes. Celle de Chantal qui tricote des manteaux pour des chiens qu’elle ne peut pas garder. Celle de la reine qui s’échappe une nuit, boit du thé chez une inconnue et repart et tant d’autres vies.
On referme le livre avec l’impression étrange d’avoir été, le temps de quelques pages, public et acteurs d’un étrange scénario…