Chez moi, les livres ne sont pas rangés par ordre alphabétique.
Ils sont rangés par besoin de survie, de vie… de prolongations aussi…
Comme s’il existait un ordre vital antérieur à l’alphabet…
Les livres de la bibliothèque de mes parents sont devant.
C’est un rangement « sentimental». Il dit la ligne de front intime.
Et dans ce « devant ». Il y a les livres de Vénus Khoury-Ghata. Tous. C’est ainsi.
La bouleversante démesure à la libanaise.
Et Il y en a un en particulier. Je l’ai en deux exemplaires. Celui de mon père et le mien. Christian, mon fils me l’avait offert en 1993.
C’est le livre de Nizar Kabbani, immense poète syrien qui avait perdu Balkis son épouse bien aimée, tant aimée, jeune, belle, morte dans l’attentat de l’ambassade d’Irak à Beyrouth en 1981.
Nizar fou de chagrin et de rage était venu chez Vénus pour qu’elle « traduise » Balkis. Pour qu’elle lui donne une « éternité »…en français…
Je savais le terrible de cet attentat. Je savais le terrible du chagrin et de la rage de Nizar, mais je ne savais pas la beauté des mots de Nizar. Je ne lis pas l’arabe. Et comme beaucoup, je répétais seulement comme un oratorio « Balkissou, Balkissou ».
Et Vénus a donné éternité à Balkis, à Nizar et à tous ceux qui ont besoin d’une langue de passeur entre les grands absents et ceux qui les pleurent.
Chez Vénus, la guerre est une poussière incrustée dans la langue.
Et les morts dans la poésie de Vénus Khoury-Ghata ne sont jamais loin.
Ils s’assoient dans la phrase, déplacent les meubles, respirent à côté des vivants.
Vénus écrit depuis l’exil.
Le Liban reste cette charnière douloureuse entre ce qui a été aimé et ce qui a été détruit.
Il reste cette terre d’accueil et de déchirure.
Beyrouth, ville-corps, ville-cicatrice.
Elle accueille et elle tue aussi…
Elle donne une langue et la retire dans le fracas. Balkis y est morte.
Vénus l’a quittée dans la douleur, pour y revenir sans cesse par l’écriture.
Et dans les livres de Vénus, dans ses poèmes, il y a cette cette zone étroite, douloureuse, entre l’absence et la peine où la littérature ne console pas, mais fait tenir debout.
Et puis, il y a la formidable langue refuge. Langue accueil. Le français.
Depuis plusieurs jours et sans raison particulière, je pense souvent aux livres que je prendrai avec moi, si je devais déménager…
Je sais qu’il y aura certainement ce livre de Nizar traduit par Vénus.
Et puis, il y aura tous les livres de Vénus. Tous les mots de Vénus.
Ainsi ces mots que rappelait hier du cœur de Beyrouth, Bélinda Béatrice Ibrahim :
« Pleure comme si la rivière était entrée en toi disent les gens de l’eau.
Et laisse ta voix derrière toi pour mieux t’écouter par temps de pluie »
Aujourd’hui, la peine est à hauteur d’une femme. Elle est à hauteur de deux pays.
Elle est à hauteur de Vénus Khoury-Ghata
Elle est immense !
Jeanne Orient
30/01/25