Chroniques

*Retour au nous végétal*

« Que l’homme soit érudit ou illettré, moine ou paysan, lui incombe une tâche identique, celle de s’accomplir et, à sa mesure, de recréer le monde. »*

Et cette phrase venue d’un autre recueil de Dominique Sampiero nous montre l’urgence de ce *Retour au monde végétal*, son dernier recueil édité aux Editions de Corlevour, chez Réginald Gaillard.

J’ai tenté de dire toute la fièvre qui traverse ce recueil. Je me suis souvent arrêtée sans voix devant la beauté des mots qui tissent ce recueil.

Et comme le disait un ami cher aujourd’hui disparu, Dominique Sampiero, « il faut le lire, s’en émouvoir et passer doucement la main sur le front brûlant de chacun de ses livres… »

C’est un sourcier qui creuse au plus profond pour trouver l’eau de pluie nécessaire aux mots. À leurs traversées.

Dominique Sampiero, *Retour au nous végétal*, Editions de Corlevour

De ci... De là...

le déclencheur

J’ai organisé le plateau, réglé la mise en scène, les acteurs sont en place. 

Viendra l’instant du déclencheur, un instant qui m’échappe totalement, l’instant pendant lequel se crée une image que je ne connais pas. Pas encore. 

Un instant aveugle, tout entier occupé par un sentiment, une émotion que j’ai pris le temps d’écouter et de laisser grandir. 

Une légère pression du doigt, enfin, et l’illusion de franchir la frontière entre le vécu et l’espéré. 

Ce n’est plus tout à fait une image, mais un reflet d’imaginaire. Il se peut qu’en la regardant on éprouve un sentiment de déjà vu et pourtant c’est un instant qui n’a appartenu à personne. 

De ci... De là...

Vénus Khoury-Ghata

Chez moi, les livres ne sont pas rangés par ordre alphabétique.

Ils sont rangés par besoin de survie, de vie… de prolongations aussi…

Comme s’il existait un ordre vital antérieur à l’alphabet…

Les livres de la bibliothèque de mes parents sont devant.

C’est un rangement « sentimental». Il dit la ligne de front intime. 

Et dans ce « devant ». Il y a les livres de Vénus Khoury-Ghata. Tous. C’est ainsi. 

La bouleversante démesure à la libanaise.

Et Il y en a un en particulier. Je l’ai en deux exemplaires. Celui de mon père et le mien. Christian, mon fils me l’avait offert en 1993.

C’est le livre de Nizar Kabbani, immense poète syrien qui avait perdu Balkis son épouse bien aimée, tant aimée, jeune, belle, morte dans l’attentat de l’ambassade d’Irak à Beyrouth en 1981.

Nizar  fou de chagrin et de rage était venu chez Vénus  pour qu’elle « traduise » Balkis. Pour qu’elle lui donne   une « éternité »…en français… 

Je savais le terrible de cet attentat. Je savais le terrible du chagrin et de la rage de Nizar, mais je ne savais pas la beauté des mots de Nizar. Je ne lis pas l’arabe. Et comme beaucoup, je répétais seulement comme un oratorio « Balkissou, Balkissou ». 

Et Vénus a donné éternité à Balkis, à Nizar et à tous ceux qui ont besoin d’une langue de passeur entre les grands absents et ceux qui les pleurent.

Chez Vénus, la guerre est une poussière incrustée dans la langue.

Et les morts dans la poésie de Vénus Khoury-Ghata ne sont jamais loin.

Ils s’assoient dans la phrase, déplacent les meubles, respirent à côté des vivants. 

Vénus écrit depuis l’exil. 

Le Liban reste cette charnière douloureuse entre ce qui a été aimé et ce qui a été détruit.

Il reste cette terre d’accueil et de déchirure. 

Beyrouth, ville-corps, ville-cicatrice.

Elle accueille et elle tue aussi…

Elle donne une langue et la retire dans le fracas. Balkis y est morte. 

Vénus l’a quittée dans la douleur, pour y revenir sans cesse par l’écriture.

Et dans les livres de Vénus, dans ses poèmes, il y a cette cette zone étroite, douloureuse, entre l’absence et la peine où la littérature ne console pas, mais fait tenir debout.

Et puis, il y a la formidable langue refuge. Langue accueil. Le français.

Depuis plusieurs jours et sans raison particulière, je pense souvent aux livres que je prendrai avec moi, si je devais déménager…

Je sais qu’il y aura certainement ce livre de Nizar traduit par Vénus.

Et puis, il y aura tous les livres de Vénus. Tous les mots de Vénus. 

Ainsi ces mots que rappelait hier du cœur de Beyrouth, Bélinda Béatrice Ibrahim :

« Pleure comme si la rivière était entrée en toi disent les gens de l’eau.

Et laisse ta voix derrière toi pour mieux t’écouter par temps de pluie »

Aujourd’hui, la peine est à hauteur d’une femme. Elle est à hauteur de deux pays. 

Elle est  à hauteur de Vénus Khoury-Ghata 

Elle est immense !

Jeanne Orient

30/01/25

Rencontres Littéraires et Autres

Écrire pour l’espoir

Ecrire, c’est céder. C’est consentir à être déplacé. 

L’écriture vient souvent quand le corps a fini d’apprendre. Et les mots prennent le relais. 

Écrire pour l’espoir.

Ecrire pour témoigner, écrire pour traduire, écrire pour rassembler des fragments d’une histoire

Écrire pour s’amarrer….

Chez Anne Ghisoli  et son équipe à la Librairie Gallimard Paris, un Fil de MémoireS de Jeanne avec Carole Zalberg, Sabine Huynh et Olivier Weber.

Tous venus nous parler de l’écriture, de l’importance des livres et de cette étincelle qu’il faut garder précieusement en soi.

Chroniques

*Des femmes. Toutes.*

*Des femmes. Toutes.*…ou bouger la pierre…

Ces femmes sont mortes. 

Mireille Diaz-Florian refuse leur disparition.

Il faut bouger la pierre.

Non pour faire croire à un miracle.

Mais pour laisser advenir une résurrection.

Pour qui ? La question reste ouverte. 

Pour sa lignée, sans doute. Pour elle, certainement. Pour nous, peut-être. Nous qui lisons en lisière  

Le livre s’ouvre dans un lieu et un non-lieu.

Un train. Un mouvement. Une traversée.

Et une jeune femme qui arrête l’horloge. Arrêter  le temps avant qu’il ne mange tout. Avant qu’il n’efface les noms, les visages, les joies modestes, les vies difficiles, les silences.

Ces femmes reviennent de loin. Elles reviennent avec leur jeunesse intacte et leur fatigue ancienne. Avec ce qu’elles ont vécu sans l’avoir dit. 

L’autrice ne fabrique ni légende ni mythologie. Aucun piédestal. Elle cherche, dans ce temps menacé d’effacement définitif, à redonner lumière. Comme lorsque le jour insiste. 

Comme lorsque la clarté persiste, fragile, obstinée sous la pierre.

Autour d’Alice , la mère, les prénoms se «lèvent » :

Eugénie.

Louise 

Angéline.

Antoinette 

Marie.

Et puis il y a Élisabeth.

Élisabeth, vous verrez qui elle est. Elle n’est ni clé ni conclusion, mais passage. Une figure où quelque chose enfin se dénoue.

Le train encore.

Le mouvement encore.

Et quelque chose enfin d’apaisé.

La rencontre a eu lieu.

Entre les mortes et la vivante.

Entre la lignée et celle qui écrit.

Entre le silence et la phrase.

Alors la symphonie éclate où chaque « instrument  voix » trouve sa place parce qu’elle a été appelée avec justesse.

Des femmes. Toutes.

Elles sont là.

Toutes.

Extrait 

« Elle se prit à désirer, pour le moment où il faudrait vider la maison, la présence anonyme de déménageurs. Leur détermination à faire bien leur travail effacerait d’un coup la tendresse déposée à la surface des choses, rompraient définitivement avec le poids de l’héritage. Elle aurait préféré partir en fermant la porte derrière elle, sans même un tour de clef. »

Mireille Diaz-Florian, 

*Des femmes. Toutes.* Editions du Palio

Chroniques

*Conversations de la porte*

*Conversations de la porte* ou le passage des seuils … 

« Dans un monastère, le visiteur pénètre sans carte, sans boussole, sans clés. Seule la scansion impérieuse du temps par le son de la cloche indique à la fois les moments de prière et l’horloge. »

La cloche scande les heures, annonce les prières et devient la respiration même du lieu. Le temps cesse de s’écouler . Il se dépose.

Dans *Conversations devant la porte*, Muriel Claude raconte les séjours réitérés d’une femme dans une abbaye cistercienne des Ardennes. Saison après saison, les heures reviennent comme des vagues.

– 5 h Vigiles, 7 h Laudes, 8 h 45 Tierce, 14 h 45 None, 18 h Vêpres, 20 h Complies –

Cette horloge de prières façonne le temps et notre mouvement de lecture…

Nous apprenons  une lenteur nouvelle. 

Le livre ne décrit pas, il écoute. Il se tient, lui aussi, sur le seuil.

La porte, la clôture, les gestes simples comme lire, marcher, cueillir des fleurs, deviennent autant de seuils entre le visible et l’invisible. Rien n’est forcé, rien n’est expliqué. 

L’écriture de Muriel Claude avance avec la même retenue que la vie monastique. Elle regarde sans percer, elle approche sans franchir.

Puis vient la rupture. Les sœurs doivent quitter l’abbaye. Le lieu disparaît, la vie qu’il abritait se défait. 

Le seuil, jadis promesse de passages, devient point de bascule. 

Muriel Claude écrit cette fin sans pathos, sans révolte , en témoin silencieux d’un effacement. 

Nous ne dirons pas si les sœurs vont désobéir… vous le saurez en lisant.

*Conversations devant la porte*, sous sa douceur apparente, déplace profondément notre écoute du monde. 

Ce récit nous apprend à percevoir ce qui se tait, à demeurer dans cet entre-deux, cet espace fragile où quelque chose se transmet sans bruit. 

Ce livre  est une méditation sur la perte, la patience et la justesse du regard.

Il nous apprend à être au monde sans le « prendre ». Juste y être. 

Et nous refermons doucement le livre, comme une porte que l’on ne claque pas.

Pour continuer d’entendre retentir  un chant  bouleversant :

« Le Salve Regina glorieux des Complies de l’été…

En paix, je m’endors. 

En toi, je m’établis en sûreté… »

Muriel Claude, *Conversations de la porte*, Editions ARLEA (Collection La rencontre)

Photo de couverture :  La Femme au fil de fer Dolorès Marat©

Chroniques

*Ce que tu me voiles*

La lumière comme épreuve…

Il y a des images qui ne se contentent pas de montrer, elles questionnent celui qui regarde jusqu’à le mettre en demeure de répondre. C’est le cas des photographies de Sylvie Aflalo

Des portraits de femmes. Opulentes, vulnérables, belles. Certaines pourtant semblent vouloir cacher une part d’elles-mêmes. Toute une gestuelle de retrait.

Dans ces photographies nimbées de lumière jusqu’à parfois la disparition,  cette lumière blanche n’est pas seulement un moyen, mais une véritable épreuve intérieure. Elle fouille les contours, insiste sur les creux, remonte les surfaces comme une marée silencieuse. Le spectateur est pris à partie. Et il est déjà à l’intérieur du territoire  de l’image.

Dans certains portraits, quelque chose vacille. Un seuil est franchi. 

Le regard ricoche sur une épaule, une nuque, un sein. Ce déplacement crée un trouble. 

La personne photographiée semble à la fois proche et irrémédiablement  distante, comme si le blanc de l’image en faisait une statue.

 Sylvie Aflalo-Haberberg dans son approche photographique semble collecter des bribes, des murmures, des secrets…

 En photographiant ces femmes, elle ne les fige pas.

Elle les réinscrit  dans une autre circulation, celle de notre regard et aussi de notre mémoire. Elles deviennent inoubliables.

Et ce que l’artiste nous montre est une magnifique leçon de dépouillement. 

Car pour atteindre ces « images », il ne suffit pas de maîtriser un appareil ou une technique. Il faut apprendre à renoncer à la volonté de contrôler, à laisser se défaire la tentation de tout cadrer, tout comprendre, tout dominer. 

La photographie devient alors terre d’accueil d’un mystérieux confessionnal.

 Et c’est peut-être à cet endroit précis, là où le geste s’ouvre à ce qu’il ne sait pas prévoir, que l’art commence vraiment. 

Chaque image devient ainsi un territoire puissant et fragile… et dans l’obscur de la lumière quelque chose de sacré, de mystique se glisse.

Peut-être cette part d’âme débusquée soudain par Sylvie Aflalo-Haberberg et ses photos, mais aussi par les textes magnifiques et troublants qui les accompagnent. Ces textes signés de Jean-Paul Gavard-Perret.

Pour cette première Chronique de Jeanne de l’année, j’ai choisi la lumière comme épreuve. 

Sylvie Aflalo-Haberberg, *Ce que tu me voiles*

Sylvie Aflalo-Haberberg Éditions.

De ci... De là...

Merci…Merci…Merci…

Il y a tout ce que je n’aurais jamais pu faire sans Anne Ghisoli et son équipe de la Librairie Gallimard Paris. Et de tout le travail en amont, pendant, après. La beauté des affiches, des vitrines, de l’accueil. 

L’élégance du geste…

Pour tous les Fils de MémoireS, merci Anne, les équipes et la Librairie Gallimard.

Merci aux invités, aux intervenants venus parler, douter, rire, se contredire et se rencontrer autour d’un thème et de leurs livres chacun.

Merci au public présent et à celui du lendemain qui à distance va voir la captation et être présent aussi.

Il y a également ces Escales de Jeanne, impossibles sans chacune et chacun d’entre vous qui avez accepté de venir converser, rire, douter parfois, confier souvent. Merci à vous infiniment.

Merci aux lieux qui nous ont accueillis pour les Escales de Jeanne :

La Librairie du Cinéma Panthéon

Le Café de Flore

La Closerie des Lilas

La Brasserie restaurant Les Éditeurs

La Maison Edgard

Le Café de la Contrescarpe

La Maison de la Radio

La Brasserie Lipp,

Le Mabillon

Les Ondes.

 Chroniques de Jeanne 

Merci aussi pour les Chroniques de Jeanne qui n’existeraient pas sans les auteurs, les livres, les éditeurs, les attachés de presse, les libraires et les librairies

Merci à Alain Hoareau qui contribue à tout cela. En musique bien sûr, mais également en réflexion et en présence.

Merci à Christophe Pommier qui permet de garder vivante toute cette mémoire en mouvement.

Et voilà toute une rétrospective en images de tout ce que nous avons déjà fait ensemble.

Et nous continuerons à le faire ensemble, en 2026.

Avec la même exigence. La même joie. La même confiance. La même liberté.

Bonne année à toutes et à tous.

Qu’elle nous soit douce, vivante et joyeuse 

Interviews

L’escale de Jeanne avec Pierrette Jacqueson

Pierrette Jacqueson, À sa manière…

Dans la voix de Pierrette Jacqueson, quelque chose tremble et se redresse aussitôt. C’est une intranquillité apprivoisée.

Peindre, pour elle, n’est ni refuge ni posture, mais la manière la plus exacte de tenir debout, d’affronter le manque, les absences, le secret de l’enfance toujours  en filigrane. 

Entre lumière et retrait, elle avance à pas mesurés, guidée par des couleurs qu’elle écoute avant de les poser. 

Ici, la création est un chemin intérieur où l’absence devient alliée, où la poésie, la chanson et le geste pictural composent une même « langue ».

Pierrette Jacqueson nous offre deux parties dans cette Escale de Jeanne. La première est une « lecture de soi ». 

La seconde partie est celle des questions et des réponses. 

L’artiste répond  avec cette gravité douce qui est celle de ceux qui ont été traversés par de lumineux éclats, lumineux et coupants….

Merci à La Brasserie Les Ondes qui nous a reçues.

Un peu de bruit certes, mais des bruits de vie.

Interviews

L’escale de Jeanne avec Jean-François Jabaudon

Il vit entre lac et montagne. Il écrit de la poésie, il peint, il fait de magnifiques photos et il pose ses poèmes sur les photos.

Il aime « Les passantes » de Georges Brassens. 

Il chante le poème chanson, comme on se souvient…

Chez lui, l’art n’est jamais une posture. C’est une façon de tenir debout, de saluer ce qui passe sans le posséder.

Lui, c’est Jean-François Jabaudon

Escale à distance