Blog-Notes de Alain Hoareau

Musiciens de l’exil au Conservatoire des Landes

En toute musique se révèle un royaume : celui des sans-exil. 

C’est une plongée au cœur du Conservatoire des Landes, en compagnie de quelques-uns de ses musiciens, que je vous propose dans ce reportage. 

À travers les mots et les notes c’est comprendre leurs cheminements, leurs ambitions, le concret de leur travail, mais également leurs émotions et s’émouvoir à notre tour de ces territoires de vie qu’il est possible de partager. 

C’est aussi la voix des compositeurs pris dans la tourmente d’une époque pas si lointaine, leurs témoignages et leurs recherches de nouveaux rivages sonores. 

Chroniques

*La vie ne suffit pas*

« Ce qui caractérise une intelligence de premier ordre, écrit Scott Fitzgerald dans son majestueux récit la Fêlure, c’est son aptitude à garder simulutanément à l’esprit deux idées contradictoires, sans pour autant perdre sa capacité à fonctionner.  On devrait, par exemple, être capable de voir que les choses sont sans espoir et pourtant déterminé à les changer. Cette philosophie était adaptée aux premières années de ma vie d’adulte, alors que sous mes yeux se réalisaient l’improbable, l’invraisemblable et même souvent l’impossible. »

C’est peut-être « l’explicatif » du récit magistral de Christophe Jullien 

« La vie ne suffit pas » aux Editions Humbird & Curlew 

C’est peut-être ce qui nous serre le cœur au fur et à mesure du « récit » de Christophe Jullien.

C’est peut-être ce qui nous consolera à la fin de l’histoire…

C’est peut-être un peu beaucoup de notre propre histoire chacun…

« Je ne serai pas héros » chantait Jacques Brel dans Zangra. 

Mais Marie Cendre l’héroïne deviendra légende….

Et combien nous aimons les légendes. 

On ne se pose pas la question de savoir à quel prix les histoires, les personnes deviennent des légendes.

« Quand la légende dépasse la réalité,on imprime la légende. » (John Ford – en exergue)

Chroniques

*N’oublie pas pourquoi tu danses*

«J’ai entrevu dans mon imagination le spectacle d’un grand rite sacral païen : les vieux sages, assis en cercle, en observant la danse à la mort d’une jeune fille, qu’ils sacrifient pour leur rendre propice le dieu du printemps. »

Ne croyez surtout pas que je me prenne pour Stravinsky. Mais lorsque j’ai découvert la lettre qu’il avait écrite pour annoncer son Sacre du printemps, j’ai rêvé à mon tour de raconter comment ce ballet m’avait mise au monde. Car c’est aussi mon histoire, ce Sacre du printemps, et celle de toute danseuse « élue» pour être étoile, autant dire pour mourir à la vie profane tant il faut de temps, de travail, de souffrances, d’échecs aussi, dont certaines, certains, ne se remettent jamais. Dans ce ballet, il est question du sacrifice de l’Elue, qui dansera jusqu’à mourir pour que toujours le printemps renaisse. C’est bien tout ce qui n’est pas la danse qu’on sacrifie, enfant encore, pour un jour peut-être se voir désignée comme la nouvelle étoile.

Et toute sa jeunesse aussi qu’on consacre à cette muse autoritaire, Terpsichore. La danse comme l’exige le ballet de l’Opéra de Paris est une discipline impitoyable où n’entre aucun des critères d’aujourd’hui. Elle porte haut les injustices de la Nature et du Destin, elle a sa part d’inégalités, de dureté dans ses lois, elle s’inscrit davantage dans les termes de la tragédie que dans ceux de la comédie dramatique.

Les vieux sages du ballet qui font cercle pour exiger le sacrifice ont des noms, je pourrais en citer d’autres encore : Marius Petipa, Léonide Massine, George Balanchine, Serge Lifar ou Rudolf Noureev. Leurs chorégraphies imposent aux corps des mouvements auxquels rien, jamais, ne les a préparés et, pour ce faire, un travail quotidien et une discipline d’acier. 

Mais c’est à ce prix que de génération en génération, d’étoile à étoile, la danse « classique » renaît à elle-même, d’elle-même par tout ce qu’elle brûle d’individus et de gloires, des gloires d’autant plus belles qu’elles sont éphémères – elles s’éteignent dès le rideau tombé et le corps au repos.

Mais tant que l’âme fait danser le corps, tant que la danseuse est sur scène, et l’étoile livrée à sa danse sacrale, alors quelle rémission des souffrances, quelle abolition des doutes, quelle joie, quelle fécondation du temps – quel printemps ! »

Aurélie Dupont

*N’oublie pas pourquoi tu danses*

« N’oublie pas pourquoi tu danses » d’Aurélie Dupont vient de recevoir le Prix Georges Bizet, récompensant le meilleur livre sur la danse.

Hier, avec des mots magnifiques, Stéphane Barsacq (merci à lui) évoquait « la route de ce livre » jusqu’à son édition et Le Prix Georges Bizet. 

J’avais lu ce livre. Et les mots d’Aurélie Dupont m’avaient profondément bouleversée.

Chroniques

*Le Rouge et Laure*

Gaspard Vance est mort. C’est l’été. Sa femme Laure est très belle et bien plus jeune. Gaspard a des enfants d’un premier mariage avec Esther.Est-il mort d’une crise cardiaque, d’un excès volontaire de médicaments ou est-ce un meurtre ? L’héritage  est important. Et puis Laure est si charnelle… Laure aux yeux d’or…Laure si troublante…

*Le Rouge et Laure*…

Galien Sarde l’auteur continue d’arpenter les histoires mystérieuses  et douloureuses. Plus encore,  parfois vénéneuses !

Il écrit comme les plans d’un film. Des scènes tantôt bruyantes, tantôt atones.

Il y a la couleur, saturée toujours. Rouge toujours et or…

Comme pour nous perdre, se perdre. Il a besoin de ses lignes de fuites Galien Sarde. Toujours.

*Le Rouge et Laure* est un polar haletant, narcotique, charnel, fou, poétique.

C’est peut-être, le paroxysme d’une déchirure, d’un désir…

C’est peut-être, cette phrase que l’auteur reprend souvent et qui n’est pas anodine. Trop reprise, trop répétée pour être anodine :  « la vie rehaussée » ou « rehausser la vie ».

Comme s’il fallait s’affronter à une paroi, à un corps à corps, sans cordée, sans sécurité, à l’aveugle !

« Son désir d’elle devint alors si fort qu’il ne la voyait plus, sa vision s’égarant dans sa beauté proche et rêvée, redevenue impossible – dans le jour noir, Laure irradiait, ses joues flambaient et ses yeux étincelaient sous sa mèche mouvante la faisant insaisissable… »

La vie rehaussée et *Le Rouge et Laure* dépassent l’histoire du livre. Il n’y a plus de personnages, mais peut-être les doubles de l’auteur, sa voix doublée…

Galien Sarde devient souffleur d’un opéra lyrique. Un chœur traverse la scène  et la rumeur des voix ajoute encore à la dramaturgie qui se joue.

La lumière est aveuglante.  

 Et des mots passent et s’effacent :

*Le Rouge et Laure*… Le Rouge est Laure…

Laure qui espère se réinventer jusqu’au bout ! Qui pense pouvoir solder le passé…

Et Galien Sarde vole à son secours : 

« Cela fait, elle pourrait sans doute repartir, se réinventer, songeait-elle, vivre une nouvelle vie. Elle aurait soldé le passé… »

L’auteur, compositeur, interprète est un…

C’est peut-être Galien Sarde !

J’ai usé de beaucoup de peut-être dans cette chronique mais qui peut s’aventurer sans nuance sur le terrain de celui qui parle d’une vie rehaussée ?

 Celui dont le roman « ouvre » par les mots de  Guillaume Apollinaire : 

« Je descends et le firmament

S’est changé très vite en méduse

Puisque je flambe atrocement

Que mes bras seuls sont les excuses

Et les torches de mon tourment »

Galien Sarde, *Le Rouge et Laure*, Éditions Fables Fertiles

Chroniques

*Les filles de Birkenau*

C’est un livre d’heures… et pourtant le temps ne voulait plus rien dire pour celles qui racontent. 

C’est un livre sur l’horreur. Et pourtant elles plaident quand même pour la fraternité *Les filles de Birkenau*.

 Elles : Isabelle Choko, Judith Elkán-Hervé, Ginette Kolinka, Esther Sénot. 

David Teboul les a réunit, les a écoutées, en a fait un bouleversant documentaire.

Et ces récits qui sont devenus ce livre.  Pas seulement contre l’oubli, mais pour dire comment on peut-être déshumanisé en un instant…

Ce livre pour les « entendre » raconter, se contredire, s’énerver, se re reconnaître, rire… et nous regarder droit dans les yeux…

Quoi qu’on en dise, nous ne pouvons pas imaginer…

Alors garder ce livre de terribles témoignages chez soi. Pour l’ouvrir régulièrement. Pour lire, pour regarder *Les filles de Birkenau* avec cette couverture éclatante comme un printemps…

Et aujourd’hui particulièrement, le garder au plus près de soi.

*Les filles de Birkenau*, récits recueillis par David Teboul, (Éditions Les Arènes)

Interviews

*la mijaurée d’Auguste C.*

«Clotilde sourit. Elle aime quand les éléments se déchaînent, quand leur violence transfigure le monde et le réinvente. Elle ne sait pas, elle ne peut pas savoir, qu’en ce moment même, en dépit du vent, en dépit de la grele, une femme qu’elle ne connaît pas et un homme qu’elle connaît trop courent vers elle… »*

Elisabeth Laureau-Daull  est philosophe, Professeur de philo. Elle a écrit plusieurs livres dont un livre sur Socrate (Éditions du Sonneur) et ici La Mijaurée d’Auguste C. (Éditions Diabase)

Auguste C., c’est Auguste Comte. C’est l’histoire des deux femmes Caroline Massin, son épouse dont il a été dit beaucoup de mal. Et Clotilde de Vaux, dont il a été amoureux fou. La muse…

Elisabeth Laureau-Daull voulait absolument réhabiliter Caroline Massin. 

Elle souhaitait également faire « rencontrer » ces deux femmes qui ne se sont jamais rencontrées dans la vraie vie.

Auguste Comte le grand maître du positivisme…

Une Escale en terre de profond savoir, de grande simplicité également. Elisabeth Laureau-Daull a le talent de dire très simplement les choses graves et profondes.

C’est un roman féministe. C’est aussi d’autres sujets qui ont été abordés au fur et à mesure de l’Escale.

Une Escale émouvante en terre de grande intelligence et savoir.

Merci aux Restaurant Les Éditeurs qui nous a reçus.

Alain Hoareau était en soutien comme l’a dit Elisabeth.

Et puis des surprises tout au long de l’Escale ainsi ce théâtre de l’Ile Saint-Louis et une affiche portant le nom de Boris Vian et de l’époux d’Elisabeth Philippe Laureau. J’ai reçu en cadeau cette affiche et j’en reste très émue.

Blog-Notes de Alain Hoareau

De la sortie à la sortie…

C’est un paradoxe : plus le nombre de lecteurs semble à la baisse, plus le nombre de livres édités augmente. 

Est-ce les derniers soubresauts d’une activité sur le point de s’éteindre ?

Est-ce une technique commerciale de la dernière chance ? Mystère. 

Ce qui est sûr, c’est que cela en devient rébarbatif pour le lecteur aussi. 

Il y a les têtes de gondoles ( qui ne vous amènent pas forcément à Venise) , il y a les amis ( à qui ont pourrait donner sa chemise) et puis un vaste territoire inconnu et mouvant ( peut-être émouvant mais comment le savoir)

Écrire un article sur les réseaux cela va très vite, le lire encore plus vite, l’oublier plus encore…

Écrire un livre cela prend du temps, le publier aussi, le lire également, quant à l’oublier, cela dépendra du temps que l’on aura réellement pris pour tout cela. 

Un livre c’est le temps long. Pourtant à peine entré en scène, il ne  lui reste déjà que peu de temps à vivre. Le petit nouveau arrive qui le pousse vers la sortie. Dans l’expression « untel a sorti un livre cette semaine » le mot « sortir » sonne d’emblée comme un funeste présage. 

Alors ce temps il faudrait arriver à le prendre, ce temps du vécu, ce temps de la pensée, ce temps du dire et du faire, ce temps de la mémoire, car plus encore que le temps long, un livre c’est de la mémoire.

Il serait bien dommage que la mémoire soit la grande oubliée de notre époque. 

Chroniques

*De nos blessures un royaume*

« Tenir jusqu’à la cinquième et dernière, saluer et entrer dans l’absence… »

– Entrer dans l’absence…Cette phrase m’a infiniment touchée. Elle est le point de lecture  du bouleversant roman de Gaëlle Josse

*De nos blessures un royaume* aux  Éditions Buchet/Chastel

Agnès est danseuse. Son compagnon Guillaume est mort. Un deuil impossible et un livre qu’il aimait, qu’elle  lui lisait également jusqu’au dernier moment

Elle a tenu les engagements des spectacles prévus puis elle est parti pour un lent voyage. 

Sept jours, 1000 km de nice à Zagreb 

Des trains, des bus, des hôtels sans âmes, des trains encore.

Agnès a décidé ce voyage pour aller déposer le livre au Musée  des relations rompues à Zagreb…

Gaëlle Josse écrit :

« Il existe un musée étrange dans le monde, celui des relations brisées. Il se trouve à Zagreb. Chacun peut y apporter un objet, une photo, un texte qui dit quelque chose d’une relation rompue, perdue, et c’est la somme de ces contributions qui constitue le musée. C’est un couple qui l’a créé après sa rupture, pour laisser quelque chose de leur histoire et inventer un lieu qui accueille la trace, le souvenir des amours d’inconnus, d’anonymes qui cherchent à laisser quelque part une empreinte de ce qu’ils ont vécu. J’ai tellement aimé cette idée, je suis allée des dizaines de fois sur le site, j’ai regardé, j’ai lu. Il y a de tout, du banal, du quotidien, du beau, du drôle, du terrible, du tragique. La vie… »

Et cette « image »…Agnès et Guillaume comme ensemble, comme un chant … et *De nos blessures un royaume*

 Bouleversant et lumineux roman. De Gaëlle Josse que nous avions  eu la joie de recevoir  chez Anne Ghisoli, à Librairie Gallimard Paris, lors d’un Fil de MémoireS de Jeanne, je garde beaucoup de mots… je garde ces mots qui vont si bien à ce livre :

« Chaque histoire de vie, chaque destin possède ses trous noirs, ses terres d’obscurité et de silence, ses creux et ses replis… » et nous pouvons ajouter :  Son royaume…

Blog-Notes de Alain Hoareau

2025 Carmen se démène, mais sans tromper Bizet…

2025-1875= 150…. Ah les anniversaires ! On en parle, on en parlera et si c’est pour la bonne cause, tant mieux. Carmen est là, sera toujours là, ( voir ma publication  du 03/12/2024), on ne peut que se réjouir. 

Mais de grâce qu’on ne fasse pas d’elle la passionaria des féminicides, au sens où notre époque l’entend. 

Pour ma part, au risque de me faire beaucoup d’ennemi(e)s, je ne franchirai pas le pas et continuerai à penser que le génie d’un auteur ne devrait pas servir aux causes qui n’étaient pas les siennes, fussent-elles les meilleures comme c’est le cas pour celle-ci. Bizet a déjà subi l’échec de son opéra à sa création, ne lui infligeons pas, 150 ans plus tard, le camouflet d’un détournement de sa pensée. 

Mais Bizet ce n’est pas seulement Carmen. Beaucoup d’autres oeuvres. De l’alimentaire, beaucoup d’alimentaire qui l’usait énormément. La vie d’un créateur n’est pas qu’un long fleuve tranquille. 

Mais pas uniquement de l’alimentaire. 

Prenons le temps d’écouter sa première symphonie en Ut, prenons le temps ( pour les plus pressés) de son deuxième mouvement avec son merveilleux solo de hautbois.  Oeuvre d’un jeune homme de 17 ans. Tout l’art de l’orchestre qu’on retrouvera plus tard dans Carmen, et tout l’art du chant. 

Et puis même dans ce qu’il considérait comme « l’alimentaire », subtilités et finesses sont toujours présentes. 

On découvrira aussi un Bizet à la recherche d’une certaine « authenticité », oh, pas une vérité musicologique scientifique, mais tout de même une belle approche des styles et des expressions. L’arlésienne bien sûr et ses emprunts à la tradition provençale, Carmen et son hispanisme effleuré, mais également la belle tradition du piano romantique des *chants du Rhin* (  dont je vous conseille la version de Jean-Marc Luisada, enregistrement dans lequel il met en miroir les nocturnes de Fauré)

Ecoutons aussi les *feuilles d’album* , mélodies sur des poèmes de Hugo, Ronsard, Musset etc…

Écoutons *Guitare* de Victor Hugo avec son rythme de boléro, où l’on croirait entendre une vraie guitare rythmique dans la partie piano d’accompagnement. Une partition à mon sens beaucoup plus intéressante que celle d’un certain Franz Liszt sur le même texte. 

Musique typiquement française, mais quels voyages sonores pour un homme qui aura eu une vie si brève, et n’aura franchi les frontières de l’hexagone que pour le court séjour italien à l’occasion du Prix de Rome. 

En lien, *Adieux de l’hôtesse arabe* Poème de Victor Hugo, Musique Georges Bizet. 

Chroniques

*Fragments d’un sentiment*

« L’été s’use. Le jour se rétracte, se colore de nuit. L’été se conjugue au passé.

Une phrase, c’est comme une touche de bleu, il faut oser. J’observe l’absence de réalité cognée, sans la matière d’une chair.

« J’enviais la félicité des bêtes. » Qu’est-ce qu’un style ? Une manière d’être seul… »*

L’extrait lu est en P.86-87

Il porte sur Gaspard Ulliel…il porte sur la beauté, sur celui qui « s’est trompé d’époque ».

Celui dont la mort « enlaidit le monde »

Et puis Christian de Maussion  pose l’immense question et donne la terrible réponse :

• Qu’est-ce qu’un style ?

• Une manière d’être seul…

Christian de Maussion *Fragments d’un sentiment*, 5 Sens Editions

Illustration : Nicolas de Staël