Cette phrase de Noëlle Châtelet résonne ici comme une clé. Elle ouvre l’entretien, ou plutôt elle l’éclaire a posteriori, comme si chaque réponse en portait déjà la trace souterraine.
Car rien, dans ce parcours, n’est succession. Tout est continuité secrète, fil invisible entre les strates du vécu et les formes du récit. Le corps, l’amour, le désir, la transmission, le temps, autant de territoires qui ne s’énoncent jamais sans reste et qui chez elle, s’écrivent toujours depuis un lieu intime, presque inaugural.
Alors l’interview prend une autre densité. Elle n’avance pas en ligne droite, elle revient, elle bifurque, elle creuse. On comprend que la parole n’est jamais détachée de la vie, mais qu’elle en est l’extension sensible, parfois le prolongement lucide, parfois la blessure encore vive.
Et puis, en arrière-plan, comme une source qui continue de sourdre, il y a *À l’école des filles* (Editions Robert Laffont), non comme un point d’arrivée, mais comme un point d’origine.
Là où tout commence peut-être : la formation du regard, l’apprentissage du féminin, la « rébellion », la naissance d’une conscience qui deviendra écriture.
On y retourne non pour conclure, mais pour comprendre d’où vient cette voix et pourquoi elle continue, aujourd’hui encore, de nous obliger à écouter autrement.
La vie est un grand échiquier et Noëlle Châtelet continue d’y jeter les dés,
bouleversante de malice et de panache…
Et puis, c’est quelque chose à la fin de l’interview, de l’entendre fredonner avec nostalgie, « L’étang chimérique » de Léo Ferré. Dans *A l’école des filles*, elle raconte qu’elle chantait cet air à François Châtelet…
« Au cœur de tout être circulent deux gouttes, l’une sur l’arrivée et l’autre sur le départ, auxquelles s’ajoute un ciel d’orage susceptible de devenir une journée magnifique : le bien-fondé d’une existence.
Il demeure au sein de tout être vibrant, un espace ouvert où recommencent les commencements.
Le reste du temps, on se débrouille, on accorde notre vie en fonction de ce que les dés nous ont consenti…»*
Chez Alexandre Millon, cette phrase n’est pas une image : c’est un axe. Il écrit depuis ce point de passage où l’existence s’éprouve…
Alexandre Millon vient d’un autre territoire du visible. Toujours écrire bien sûr, mais aussi un métier. Il était technologue dans l’imagerie médicale nucléaire. Métier du dedans, de l’invisible rendu lisible, des corps traversés par des ondes pour révéler ce qui ne se voit pas.
Et puis cette lucidité, sans résignation mais si humaine :
« on se débrouille, on accorde notre vie en fonction de ce que les dés nous ont consentis… »
Breton la rencontre à Paris, à l’automne 1926. Elle a vingt-quatre ans, une fragilité ardente, une manière d’habiter le monde comme un rêve sans garde-fou.
« Elle dit à Breton qui lui demande son prénom : « Nadja parce qu’en russe c’est le commencement du mot espérance, et parce que ce n’en est que le commencement. »
Le livre est magnifique, mais il est aussi implacable. Léona s’enfonce. Le compte à rebours est commencé. Elle l’aimera follement, lui, se désengage…puis,elle est internée. Elle meurt en 1941, à l’hôpital psychiatrique de Bailleul. Breton ne la reverra jamais.
Léona Delcourt n’est pas seulement Nadja.
Elle est la preuve que la littérature peut effacer et peut sauver aussi.
Dans un livre bouleversant, Ella Balaert raconte Léona D.
*Léona D., la femme cachée dans le mythe de Nadja*, n’est pas un manifeste contre Breton, mais juste peut-être, une vérité sur beaucoup de manquements… une réponse à la question inavouée de Léona :
Dans la voix de Pierrette Jacqueson, quelque chose tremble et se redresse aussitôt. C’est une intranquillité apprivoisée.
Peindre, pour elle, n’est ni refuge ni posture, mais la manière la plus exacte de tenir debout, d’affronter le manque, les absences, le secret de l’enfance toujours en filigrane.
Entre lumière et retrait, elle avance à pas mesurés, guidée par des couleurs qu’elle écoute avant de les poser.
Ici, la création est un chemin intérieur où l’absence devient alliée, où la poésie, la chanson et le geste pictural composent une même « langue ».
Pierrette Jacqueson nous offre deux parties dans cette Escale de Jeanne. La première est une « lecture de soi ».
La seconde partie est celle des questions et des réponses.
L’artiste répond avec cette gravité douce qui est celle de ceux qui ont été traversés par de lumineux éclats, lumineux et coupants….
C’est une nouvelle rubrique. C’est un format court.
Un auteur nous parle des titres de ses livres. Car un livre n’arrive jamais par hasard. Il traîne derrière lui une généalogie, une chambre à échos, faites de sons et « d’images ».
Pourquoi une telle émission ?
Parce qu’une interview consacrée aux titres, c’est demander à l’auteur :
-D’où vient ce mot que vous avez osé poser en façade ?
-Quelle histoire secrète transporte-t-il ? »
En somme c’est une émission où l’auteur se raconte par ce qu’il a osé nommer ou ce que son éditeur l’a aidé à nommer.
Et derrière ces titres, la littérature reprend peut-être son rôle le plus émouvant : faire entendre la vie cachée des mots.
Et c’est avec Alain Hoareau que nous ouvrons cette nouvelle rubrique.
Il a déjà neuf livres publiés et un nouveau sur le chemin.
Et bien sûr je reviendrai vers d’autres ici et ailleurs pour parler des titres des livres et de la vie cachée des mots
« Tout art a produit des merveilles, l’art de gouverner n’a produit que des monstres »
Saint-Just
Dans ce roman *Saint-Just* aux Éditions Tinbad, Véronique Bergen nous raconte la Révolution française, la Terreur, Saint-Just.
Elle précise qu’elle n’est pas historienne.
Elle a choisi la fiction pour combler les blancs qui raconte cette période, qui disent Saint-Just et une polyphonie où toutes les voix sont convoquées.
Dans cet entretien, nous revenons avec elle également sur le geste d’écriture, la matière historique, les voix fantômes, la poésie comme respiration, et la manière dont un révolutionnaire de vingt-six ans parle encore à nos soulèvements contemporains.