C’est un livre comme une confidence, comme une nuit à la belle étoile où nous regardons le ciel à la recherche à la fois d’un signe de Dieu et peut-être de ceux qu’on aime et qui nous ont aimés .
Nous sommes en Italie. À Ravenne, dans la Basilique de St Apollinaire in Class. Devant une mosaïque de la Transfiguration.
Emmanuel Godo est saisi par le dépouillement qui appelle à « regarder ».
Et là commence le chant d’amour. Et là, se « glisse » la photo de ses parents, jeunes, élégants et amoureux. Ils sont dans un restaurant et un photographe prend la photo. La mère regarde comme au-delà de l’objectif. Elle est rieuse et son regard défie la métaphore de la mort qui est dans chaque photo.
*Une si fragile présence* est un livre sur l’absence et c’est un livre de retrouvailles.
Que l’on soit croyant ou pas, on ne peut qu’être transporté par la beauté de cette méditation autour de l’Amour, de l’absence et de la Vie.
Et nous refermons le livre doucement.
*Une si fragile présence* est entre les pages. Pareille à cette lampe servante (comme me l’a appris une amie) qu’on laisse sur scène après l’extinction des feux.
Elle est là en veille, pour empêcher quiconque qui entrerait dans la salle sans lumière, de trébucher.
Emmanuel Godo, *Une si fragile présence*, Éditions Albin Michel
On s’étonne toujours de la fragilité de ce qui semble indestructible, du renversement de ce qui a fait notre monde, et de l’insouciance qui précède les grands bouleversements… »*
Il y a, dans *Une femme qui ment* de Marie Binet, quelque chose qui tremble, une mémoire retenue sous la peau, prête à rompre.
Marie Binet ne raconte pas seulement, elle fait surgir…
Leili Anvar dit Rumi comme on « ouvre une veine » pour laisser jaillir la mystique soufie et nous dire de sa voix si belle et dans le sobre de sa gestuelle, les poèmes d’amour de beauté et de paix.
Les mots arrivent en persan et puis glissent vers le français. Et nous percutent.
Face à elle, Layla Ramezan-Pianist, talentueuse pianiste qui creuse un autre sillon, avec la musique de Franz Schubert pour matière vive.
La voix de Leili Anvar reste droite, sans pathos. Ses mots lumineux, consolateurs comme un secours à nos peines et à ce qui gronde en ces temps.
Au piano Layla Ramezan sait merveilleusement « hausser le ton » ou au contraire raréfier le son. Chaque note compte, comme si elle risquait de manquer. Mais la pianiste le sait. Elle sait également que quelque chose en nous va céder.
Ici, il ne reste ni Orient ni Occident, seulement un lieu splendide et tremblant, où les repères lâchent. Et toute la beauté de ce disque est là.
Nous devenons plus poreux, plus humains peut-être.
Franz Schubert écrivait :
« Quiconque aime la musique ne peut jamais être tout à fait malheureux. »
Et Leili Anvar, qui traduit Rumi, de « réciter » intensément :
Dans *L’arbre et la feuille verte*, Véronique Vialade Marin raconte merveilleusement, le cycle des saisons. La danse du temps…
Un tendre et émouvant dialogue entre une feuille et un arbre.
Au printemps une feuille naît sur la branche d’un vieil arbre. Curieuse, vibrante, elle découvre le vent, la lumière, le monde. L’été la fait danser, l’automne l’inquiète et l’hiver venteux et cette question : faudra-t-il vraiment tomber ?
L’arbre la rassure : tomber n’est pas disparaître, mais revenir à la terre pour nourrir d’autres printemps.
Conte pour enfants à partir de sept ans, le récit parle pourtant à tous. C’est un récit habité de beauté, de poésie, de philosophie et de mouvements.
Les illustrations lumineuses de Cynthia Alves accompagnent ce murmure végétal avec une délicatesse presque méditative.
Dans un monde d’urgence, ce conte invite à regarder tomber une feuille et la suivre dans le cycle de sa vie…
Lire ce livre, c’est approcher une part de merveilleux…
*L’arbre et la feuille verte*, récit de Véronique Vialade Marin
« Il ne faut jamais revenir sur les lieux de son enfance, de crainte d’en brouiller le souvenir »
Dans *Tendre Maroc*, Emmanuelle De Boysson n’écrit pas un roman de souvenirs : elle fouille une absence. Au centre du livre se tient une silhouette énigmatique : Blanche, la mère.
Autour d’elle gravite l’enfance marocaine. Mohammedia. Les jardins où courent les enfants. Les mouettes au-dessus du port. Les orangers lourds de soleil. Et sur le bout de la langue, la douceur poudreuse des cornes de gazelle.
Tout semble lumineux.
Mais les enfances heureuses sont parfois des paysages trompeurs. Sous la lumière, il y a des failles.
Blanche est de ces mères vastes, tournées vers les autres, vers la détresse du monde. Les pauvres, les blessés, les invisibles. Sa compassion déborde. Mais la petite Emma, elle, reste souvent à la lisière. L’amour circule ailleurs. L’enfant attend. Cherche un regard. Une place.
Alors elle se tait.
Et ce silence devient la matière même du livre. Le lien à la mère ne peut se dire qu’en creux, manque, perte, distance.
Écrire naît là.
Comme une tentative de réparer ce qui ne l’a jamais été. Comme un greffon posé sur une blessure ancienne. Emma grandit, écrit, s’éloigne. Mais certaines histoires ne lâchent pas prise. Elles restent dans le corps.
Il faudra un infarctus, le cœur qui cède, pour que tout revienne brutalement à la surface.
Alors elle retourne dans la maison maternelle. Et trouve les carnets de Blanche.
Soudain une brèche s’ouvre. Une autre langue apparaît. La mère existe autrement. Non plus comme une énigme close, mais comme une voix.
Quelque chose respire à nouveau.
Dans ce livre très nu, Emmanuelle de Boysson tente ce geste presque impossible : retisser le fil rompu des filiations. Recoudre le tissu troué de l’enfance. Se tenir enfin debout dans sa propre histoire.
Mais la littérature ne sauve jamais complètement.
On croit se remettre de son enfance. On n’en guérit pas. Elle revient toujours par vagues lentes, par éclats imprévus.
C’est pourquoi *Tendre Maroc* touche juste. Parce qu’il ne prétend rien réparer. Il marche sur une ligne fragile : celle des retrouvailles qui savent qu’elles arrivent trop tard.
Une écriture du seuil. Sur le seuil.
À la fin, une seule certitude demeure :
Blanche retrouvée
Et quelque part dans un jardin de Mohammedia, une petite fille cesse peut-être enfin d’attendre.
*Tendre Maroc* est peut-être le livre le plus autobiographique d’Emmanuelle de Boysson. Le plus nostalgique. Le plus « bavard », le plus sensuel … et le plus confident.
Ne vous fier pas aux couleurs de la page de couverture…
*Tendre Maroc*, plus qu’un roman est une tentative de consolation…
Est-elle réussie ?
Le livre en tout cas l’est. Hautement !
Emmanuelle de Boysson, *Tendre Maroc*, Calmann-Lévy – Maquette Olo –
«[…] Le ravissement est à son comble, quelles qu’aient été les douleurs lors de l’accouchement, l’instant de la découverte est magique. On ignore les premiers temps la fatigue, quand bien même elle insiste […] On s’autorise l’abandon.
Qu’elle soit Vierge, Sagittaire, Scorpion, Balance ou Taureau, la petite fille est accueillie sous le signe de l’extase …Un instant presque animal : le premier regard, la chaleur du corps posé contre le ventre, l’impression vertigineuse que l’amour vient de trouver son absolu. Puis la vie s’en mêle »
Dans *Entre mère et fille, Une histoire d’amour et de transmission* (Eyrolles 2026), Virginie Megglé nous parle de ce lien singulier, peut-être le plus chargé d’attentes de toutes les relations humaines : la relation mère et fille.
Entre mère et fille, l’amour n’est jamais simple : il porte l’héritage, la mémoire des femmes, les blessures muettes des générations.
La mère voudrait réparer.
« Nous voudrions que notre fille ne souffre pas de “nos souffrances”, de souffrances semblables à celles que nous avons connues… qu’elle ait une mère (encore) meilleure que la nôtre… »
La maternité devient alors une promesse de correction du passé.
« Le désir de bien faire chez une mère se confond avec celui de faire mieux… Mieux que d’autres… Mieux que maman… »
Mais ce « mieux » est un piège. Car derrière lui se cachent les ombres familiales : les maladresses héritées, les absences anciennes, les attentes impossibles.
Et aucune mère ne peut tenir la promesse originelle d’être une mère parfaite.
Et la phrase célèbre de Romain Gary, dans La Promesse de l’aube, traverse le livre comme une lumière mélancolique :
« Avec l’amour maternel, la vie nous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. »
Tout est là : la douceur matricielle et la nostalgie. Le souvenir d’un absolu que la réalité fissure peu à peu…
Cet ouvrage est comme un grand opéra familial. Avec cris, chœurs, coulisses, silence, abandon et retrouvailles.
Tout au long du livre, il me semblait voir la main de Virginie Megglé posée sur l’épaule de ses lectrices et lecteurs. Comme pour leur dire :
– Nous tenterons ensemble d’aller mieux. En faisant de notre mieux.
On referme *Entre mère et fille* avec cette idée presque vertigineuse : le lien le plus puissant de notre vie commence par une extase… qui se ternit…
Il faudra perdre l’illusion de la mère parfaite pour découvrir enfin la femme qu’elle était.
Et comprendre, qu’elle faisait de son mieux.
Virginie Megglé, *Entre mère et fille – Une histoire d’amour et de transmission* (Eyrolles)