Chroniques

*Peut-être le hasard*

« Depuis l’annonce de la maladie, le chant est devenu ta clef de contact avec le monde. Il y a un espace infini en toi pour la mémoire de la musique. Il paraît que la zone du cerveau chargée de la remémoration des mélodies est l’une des dernières à être touchée. Perçue dès la vie prénatale, contrairement à la syntaxe et au passé composé, la musique est plus longtemps préservée… »

Tout est déjà là.

La connaissance. La tendresse. Et cette tentative acharnée de retenir ce qui se défait.

– Marie-Pierre est professeure de philosophie. Elle aurait aimé le cinéma. Elle a eu les tâches domestiques, la charge mentale, les renoncements ordinaires que l’on appelle parfois des choix. À l’orée de la cinquantaine, alors que le divorce est acté et que les enfants quittent la maison, une autre vie semblait possible.

Puis la langue se fissure. Les mots manquent. L’enseignement devient impossible. Le diagnostic tombe : Alzheimer précoce –

Cette femme est la mère de l’autrice.

Agathe Charnet ne la sublime pas, ne la transforme pas en icône tragique. Elle la maintient debout autant que possible. Elle lui rend, par la littérature, une place, celle d’un sujet, pas d’un symptôme. 

Le livre raconte l’irruption du désastre, les secousses minuscules du quotidien, le parcours de soins, et la relation inédite qui s’installe. Une fille devenue jeune aidante, entourée de sa famille, unies dans une même bataille, préserver, jusqu’au bout, la dignité de la mère dans son irréversible abîme.

« Tu es minuscule. Effrayée. La colère a quitté ton corps. Tu as joué, tu as perdu. Mon pauvre petit lutin.

Mon héroïne de pacotille. Tu as essayé d’aller contre le sort. De transcender le hasard. Tu as une nouvelle fois échoué. »

Ce qui bouleverse ici, c’est la modestie radicale du geste.

Pas de grand drame, pas d’héroïsation forcée. Juste la texture d’une vie qui se défait, et l’obstination de celles et ceux qui refusent qu’elle se réduise à la maladie. 

Agathe Charnet n’écrit ni pour sauver, ni pour se sauver. Elle écrit pour nommer, pour rester là, pour tenir la main quand il n’y a plus de prise.

Son écriture a la précision du scalpel, jamais la froideur. Elle avance de biais, avec une pudeur presque têtue. Et le titre *Peut-être le hasard* agit comme un vertige. Peu à peu, on comprend que ce hasard n’est pas le chaos, mais une forme de destin supportable, celui que l’on réécrit quand tout semble déjà perdu.

*Peut-être le hasard* est un récit poignant, sans pathos, d’une justesse rare. Un livre sur la maladie de l’oubli, bien sûr, mais surtout sur l’amour d’une fille, un amour vigilant, intraitable, qui veut sa mère digne jusqu’au bout et qui fait de cette exigence morale une forme de résistance.

Un livre qui dit les tempêtes et la beauté intacte de la vie. Et pour devenir insubmersible, Agathe Charnet convoque ce fragment de poème, comme un viatique : « si le vent se lève, il nous faudra apprendre à vivre… »

Agathe Charnet *Peut-être le hasard*, (Editions Les corps conducteurs)

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