Chroniques

*Ç𝗮 𝗱é𝗽𝗲𝗻𝗱 𝗱𝗲𝘀 𝗷𝗼𝘂𝗿𝘀*

*Ç𝗮 𝗱é𝗽𝗲𝗻𝗱 𝗱𝗲𝘀 𝗷𝗼𝘂𝗿𝘀* de Guillaume Dreidemie ou la mémoire en miettes et la poésie en offrande

« 𝘔𝘰𝘯 𝘧𝘪𝘭𝘴 𝘮𝘦 𝘵𝘦𝘯𝘥 𝘶𝘯 𝘵𝘳𝘰𝘶𝘴𝘴𝘦𝘢𝘶 /

𝘛𝘶 𝘢𝘴 𝘱𝘦𝘳𝘥𝘶 𝘭𝘦𝘴 𝘤𝘭é𝘴 / 𝘫𝘦 𝘴𝘰𝘶𝘳𝘪𝘴 / 𝘫’𝘢𝘪 𝘵𝘰𝘶𝘵 𝘱𝘦𝘳𝘥𝘶… »

Guillaume Dreidemie, poète et philosophe, poursuit avec *Ç𝗮 𝗱é𝗽𝗲𝗻𝗱 𝗱𝗲𝘀 𝗷𝗼𝘂𝗿𝘀* l’exploration d’une voix double, ou comme doublée, qui traverse ses deux derniers recueils. Son écriture se fait ici le lieu d’une mémoire qui vacille.

À chaque mot qui tombe, le poète oppose un autre mot, poétique, une image, un son, un paysage.

À chaque peur de perdre, de se perdre, il oppose une présence,  la migration des mots, la migration de l’oubli vers une autre partie du corps :

« 𝘫𝘦 𝘯𝘦 𝘴𝘢𝘪𝘴 𝘱𝘭𝘶𝘴 é𝘤𝘳𝘪𝘳𝘦 / 𝘮𝘢𝘪𝘴 𝘮𝘦𝘴 𝘥𝘰𝘪𝘨𝘵𝘴 / 𝘴𝘦 𝘴𝘰𝘶𝘷𝘪𝘦𝘯𝘯𝘦𝘯𝘵 / 𝘥𝘦𝘴 𝘔𝘪𝘳𝘢𝘣𝘦𝘭𝘭𝘦𝘴 / 𝘦𝘵 𝘥𝘦𝘴 𝘳𝘪𝘥𝘦𝘴 𝘥𝘦 𝘮𝘢 𝘮è𝘳𝘦

𝘫𝘦 𝘨𝘢𝘳𝘥𝘦 /𝘭𝘦 𝘮𝘰𝘯𝘥𝘦 /𝘥𝘢𝘯𝘴 𝘮𝘦𝘴 𝘱𝘢𝘶𝘮𝘦𝘴 »

Tout au long de ce premier acte, chaque mot tombe et la narratrice tombe avec lui. Un acte qui se joue entre oubli et fulgurance, entre encouragement et lucidité. 

L’écriture y devient rythme. Le vers est saccadé, il ploie, se relève. La phrase respire, puis rampe, comme l’oubli, comme la mémoire qui tente de ne pas trébucher dans le noir.

Puis vient une forme de détente, une lucidité extrême. Le corps ne suffit plus, en exil, en migration. Il faut sortir de soi, sortir de la scène, aller vers la mer, vers son immensité, vers tous les mots qu’elle a avalés, vers la mythologie, les traversées, les dieux que l’on convoque, que l’on invoque, et que l’on ne peut noyer.

La vague et le ressac prennent, puis ramènent.

Ici, il n’y a plus de perte, la dilution devient un choix. Rien n’empêche plus de se mouvoir à sa guise :

« 𝘫’𝘢𝘪 𝘤𝘩𝘰𝘪𝘴𝘪 𝘭𝘢 𝘭𝘢𝘮𝘦… »

Et là, le vers, la phrase, s’étirent. Le rythme épouse cette lucide sérénité. L’immensité rassure, l’eau lave de la peur.

Et soudain, un mot, comme un dernier regard vers la rive avant la lame de fond. 

C’est le nom d’une fleur, myosotis.

Cette petite fleur bleue porte depuis toujours, en français, un autre nom, 

«  𝘯𝘦 𝘮’𝘰𝘶𝘣𝘭𝘪𝘦𝘻 𝘱𝘢𝘴 ».

Et nous garderons myosotis, avec un sourire ému, un regard qui se voile un peu.

Guillaume Dreidemie n’en finit pas de parler avec l’autre. Il n’en finit pas, d’un recueil à l’autre, de chercher l’autre voix, d’en être le souffleur, de souffrir, de se guérir.

Est-ce la poésie qui vient au secours des mots perdus ? Qui consolide la faille avant l’écroulement ?

Son écriture, pour contrer l’oubli, est peut-être aussi sa façon de se consoler de ce que nous ne saurons pas…

*Ç𝗮 𝗱é𝗽𝗲𝗻𝗱 𝗱𝗲𝘀 𝗷𝗼𝘂𝗿𝘀* se lit à voix haute. C’est au son de sa propre voix, au rythme de sa propre caisse de résonance, que le recueil se lit, se vit. 

On peut y revenir plusieurs fois, car « Ç𝗮 𝗱é𝗽𝗲𝗻𝗱 𝗱𝗲𝘀 𝗷𝗼𝘂𝗿𝘀 », n’est-ce pas ?

Dans cette « écriture », il ne s’agit pas de maladie. Le versant clinique n’intéresse pas. C’est le cœur de la perte, et les avancées de l’oubli, qui font office de boussole, jusqu’au bout. Tant que clignote le phare en haute mer. Il ne sauvera pas de la noyade, mais il est là, avec son balayage lumineux, pour contrer la peur, pour adoucir la perte de soi. Le phare, c’est le poète, c’est la poésie…

Mais c’est myosotis qui restera le mot de passe des retrouvailles, même impossibles.

Au fond, le code pin de ce recueil tient en huit lettres, celles d’une fleur bleue : myosotis et de son écho :

« 𝘯𝘦 𝘮’𝘰𝘶𝘣𝘭𝘪𝘦 𝘱𝘢𝘴… »

Guillaume Dreidemie, *Ça dépend des jours*, La rumeur libre Éditions

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