Stéphane Barsacq fait mieux encore, il nous apprend à voir dans la pénombre.
*De l’univers visible et invisible – Éloge de l’art*, paru chez Le Passeur éditeur, est un livre merveilleux. On y entre comme dans une pièce déjà habitée.
Stéphane Barsacq est le fils du sculpteur Goudji, petit-fils d’André Barsacq, familier des artistes qu’il a longuement fréquentés, de Balthus à Cartier-Bresson, il ne parle pas de l’art, il circule dedans.
Ce qu’il écrit, c’est une présence.
Le livre épouse cette logique. Des fragments, des dates, des notations. Un journal intime affleure très délicatement. Des noms surgissent, parfois attendus, parfois oubliés de tous. Et pourtant, rien ne se disperse. Il y a un fil, discret mais ferme, une manière de tenir ensemble ce qui ailleurs, se défait.
Stéphane Barsacq écrit aussi sur le face à face avec l’ombre qui guette.
Toujours cette alliance rare entre grâce et lucidité.
Et je ne peux terminer cette chronique sans parler de la couverture. Magnifique.
C’est La Reine de la nuit, d’Augustin Frison-Roche : une figure calme, presque immobile, un oiseau sur le doigt qui pourrait fuir à tout instant.
Tout est là. La maîtrise, la menace, la suspension.
*De l’univers visible et invisible – Éloge de l’art* est un livre rare, un livre qui ne nous explique pas le monde, mais qui modifie notre façon de regarder. Il parle de la joie. Celle qui ouvre et fait accueillir. La joie est un « organe vital ».
Et ces mots d’André Suarès me reviennent. Ils sont dans *Le voyage du Condottière* en Italie :
C’est un livre comme une confidence, comme une nuit à la belle étoile où nous regardons le ciel à la recherche à la fois d’un signe de Dieu et peut-être de ceux qu’on aime et qui nous ont aimés .
Nous sommes en Italie. À Ravenne, dans la Basilique de St Apollinaire in Class. Devant une mosaïque de la Transfiguration.
Emmanuel Godo est saisi par le dépouillement qui appelle à « regarder ».
Et là commence le chant d’amour. Et là, se « glisse » la photo de ses parents, jeunes, élégants et amoureux. Ils sont dans un restaurant et un photographe prend la photo. La mère regarde comme au-delà de l’objectif. Elle est rieuse et son regard défie la métaphore de la mort qui est dans chaque photo.
*Une si fragile présence* est un livre sur l’absence et c’est un livre de retrouvailles.
Que l’on soit croyant ou pas, on ne peut qu’être transporté par la beauté de cette méditation autour de l’Amour, de l’absence et de la Vie.
Et nous refermons le livre doucement.
*Une si fragile présence* est entre les pages. Pareille à cette lampe servante (comme me l’a appris une amie) qu’on laisse sur scène après l’extinction des feux.
Elle est là en veille, pour empêcher quiconque qui entrerait dans la salle sans lumière, de trébucher.
Emmanuel Godo, *Une si fragile présence*, Éditions Albin Michel
On s’étonne toujours de la fragilité de ce qui semble indestructible, du renversement de ce qui a fait notre monde, et de l’insouciance qui précède les grands bouleversements… »*
Il y a, dans *Une femme qui ment* de Marie Binet, quelque chose qui tremble, une mémoire retenue sous la peau, prête à rompre.
Marie Binet ne raconte pas seulement, elle fait surgir…
Leili Anvar dit Rumi comme on « ouvre une veine » pour laisser jaillir la mystique soufie et nous dire de sa voix si belle et dans le sobre de sa gestuelle, les poèmes d’amour de beauté et de paix.
Les mots arrivent en persan et puis glissent vers le français. Et nous percutent.
Face à elle, Layla Ramezan-Pianist, talentueuse pianiste qui creuse un autre sillon, avec la musique de Franz Schubert pour matière vive.
La voix de Leili Anvar reste droite, sans pathos. Ses mots lumineux, consolateurs comme un secours à nos peines et à ce qui gronde en ces temps.
Au piano Layla Ramezan sait merveilleusement « hausser le ton » ou au contraire raréfier le son. Chaque note compte, comme si elle risquait de manquer. Mais la pianiste le sait. Elle sait également que quelque chose en nous va céder.
Ici, il ne reste ni Orient ni Occident, seulement un lieu splendide et tremblant, où les repères lâchent. Et toute la beauté de ce disque est là.
Nous devenons plus poreux, plus humains peut-être.
Franz Schubert écrivait :
« Quiconque aime la musique ne peut jamais être tout à fait malheureux. »
Et Leili Anvar, qui traduit Rumi, de « réciter » intensément :
Dans *L’arbre et la feuille verte*, Véronique Vialade Marin raconte merveilleusement, le cycle des saisons. La danse du temps…
Un tendre et émouvant dialogue entre une feuille et un arbre.
Au printemps une feuille naît sur la branche d’un vieil arbre. Curieuse, vibrante, elle découvre le vent, la lumière, le monde. L’été la fait danser, l’automne l’inquiète et l’hiver venteux et cette question : faudra-t-il vraiment tomber ?
L’arbre la rassure : tomber n’est pas disparaître, mais revenir à la terre pour nourrir d’autres printemps.
Conte pour enfants à partir de sept ans, le récit parle pourtant à tous. C’est un récit habité de beauté, de poésie, de philosophie et de mouvements.
Les illustrations lumineuses de Cynthia Alves accompagnent ce murmure végétal avec une délicatesse presque méditative.
Dans un monde d’urgence, ce conte invite à regarder tomber une feuille et la suivre dans le cycle de sa vie…
Lire ce livre, c’est approcher une part de merveilleux…
*L’arbre et la feuille verte*, récit de Véronique Vialade Marin